La langue qui nous habite...

La langue qui nous habite...
La langue qui nous habite...calligraphie encres de chine et gouache de Odile Pierron

mercredi 18 janvier 2012

le journal de Tempo n°16, chronique d'un chien presqu'humain

Je n’ai pas compris. Je ne comprends pas. Non, no, niet et nénette, je ne comprends pas.  Il y avait des signes pourtant, des signes patents, criants, récurrents, des signes dans tous les mots, dans tous les gestes, dans tous les tous. Absolument partout, mam’hum traçait ses signes de colère, ses signes de regret, ses signes de mésespoir, partout, dans les petits bouts de la vie comme dans les grands moments, mais l’on ne savait pas  lire, l’on ne savait que dire, et l’on devait mentir, sans doute, oui, on se mentait. Oui, la vie était morose. Oui, l’amour tournait court. Que pouvait-on objecter à si juste analyse ? Bien sûr, l’on pouvait déterrer un os, rendre au passé ses gloires et ses brillants, oui et oui, on pouvait faire de la marche du temps un petit galop léger,  des clochettes aux pattes, les oreilles en goguette. On pouvait, non, on DEVAIT. Non pas repartir en arrière, vers ces beaux matins d’hiver quand la brume jette des voiles de jeune mariée çà et là dans la vallée, vers les soirs constellés où pap’hum menait  les étoiles par le bout du nez, non plus revivre à l’envers chaque anniversaire, retourner l’avant comme un gant, non bien sûr que non, la tâche était inhumaine, et  pap’hum n’était qu’un papa humain. Ou alors il eut fallu construire une machine à remonter le temps, une cinétique à contre- courant, et prendre à contresens le chemin du toujours qui joue si bien à l’amour. Il eut fallu, et voyez aujourd’hui ce conditionnel qui d’ordinaire signe le souhait de son scellé secret , ce conditionnel que tout un chacun emploie sans rien savoir du mirage qu’il fabrique qui de vouloir la niche idéale, qui la croquette minimale, ce conditionnel-là, projection de fantasmes ou bâti de l’utopie, ce conditionnel qui, au présent, mène l’espoir gentiment tranquillement sans jamais au futur lui filer, ce conditionnel-là grâce auquel on donnerait sa chemise, on déplacerait des montagnes, irait au bout de la nuit, ce conditionnel qu’on affuble faussement de conditions, ce conditionnel qui m’ouvrait au sourire radieux d’animal heureux, celui-là encore qui disait encore, qui voulait du même, un identique à l’identique, un jour poussant l’autre, sûr du rôle qu’il se voit jouer, ce conditionnel-là, on l’avait pap et moi, là, sous la main, dans les tripes, on l’avait gros, comme un cœur de rechange, un organe en surnombre mais mam’hum est partie. 
Chaque carton entamait un peu plus mon âme et chargeait mon espoir de charbon. Chaque tiroir vidé, chaque pile de torchons triés m’infligeait leurs reproches : Pourquoi n’as-tu rien fait ? pourquoi n’as-tu rien dit ? pourquoi n’as-tu rien su ? voulu ? lu ? Pourquoi ? oui pourquoi ? Cueillette, qui, dans sa grande sagesse, vit les attachements dans la frugalité ne trouvait pour me consoler que sévères leçons : Une mam’hum de perdue, dix de retrouvées ! Mais qu’avais-je à faire de dix mam’hum quand une seule à elle seule comblait tout de mon triste seul. Qu’avais-je de vingt mam’hum, de cent mam’hum, de mille ou de cent mille quand le jardin gagnait en mauvaises herbes, en friches et roses fanées ? Une seule Mam’hum vous manque et tout est désossé. Passé le grand chantier, passé le grand partage – chaque meuble était affecté dans une colonne aux initiales de l’intéressé PH pour pap’hum, MH pour Mam’hum – il fut question de ma garde.  Qui aurait la charge de cet animal que les chinois disent porter bonheur dès lors leur poil est blanc – c’est mon cas, vous le savez ( je profite de cette occasion fort mal choisie je m’en rends compte, pour traiter mon ex-véto de stupide pour avoir indiqué sur mon carnet de santé à la rubrique prévue à cet effet que j’avais le pelage fauve ! Non seulement incompétente, cette pseudo vet’ était bigleuse ;  mais passons, le sujet n’est pas là, n’allons pas tout embrouiller  avec de petites querelles narcissiques alors qu’un vrai drame s’est abattu chez nous comme la misère sur le pauvre monde autrement dit comme le départ de Mam’hum s’est abattu sur la pauvre meute.

Cueillette, comme chacun sait ,vit dans l’autarcie des grandes puissances. Si bien que mes parents’hum  n’ont évidemment soulevé la question de sa garde. Et cette omission en dit long sur le rapport  d’inclusion de sister Cueillette à la biopshère ; j’y vois là le parfait arrangement de Dame Nature pour qui minéral, végétal et animal ne forment qu’un grand TOUT agrégé et qui dans sa grande justice assigne avec grande perspicacité à chaque particule la place idoine qui lui revient au sein du grand vivant -  et que la folie des hommes ne les y délogent, tiens, juste pour voir !! Bref, au final, si chaque colonne comptait autant de serviettes, de fourchettes et d’assiettes, aucune ne comportait Cueillette. Cueillette n’appartenait qu’à elle.  Voilà la vérité. Mais quid de moi ???
De qui étais-je le maître ? Euh, non : qui diable était mon maître ??? ou pour faire plus court : qui était maître ? Hein ? Qui était maître nom d’une pipe ? maître de sa raison ? maître de son destin ? de ses émotions ? maître de soi, enfin quoi ? Qu’est-ce que c’était que ces gamineries et un coup je t’aime et un coup je t’aime plus et rebelotte je t’aime c’est pour cela que je pars, et un recoup si je pars c’est pour cela que je t’aime ? Ce discours de casuiste commençait à me chauffer les oreilles pour tout dire. Mais qui aurait prêté attention à mes oreilles en berne ? qui se serait seulement soucier de cette chose en forme de chien intelligent qui gisait là à leurs pieds ? Et ça recommençait de plus belle :   Et pourquoi t’as rien fait ? et pourquoi  t’as rien dit ? Et pourquoi, pourquoi, pourquoi ? des pourquoi longs comme des jours sans croquette, des pleurs et des bêtises que j’écoutais, las, en forme de chose inerte, en forme de tristesse. Et comment dire ?... je voyais bien, non, je sentais bien, non plus, je comprenais bien, oui, je comprenais tout le sous-entendu, tout le sous-tu, je mesurais en fait l’épaisseur  du chagrin et le poids des riens. Mais enfin, ! avais-je envie d’aboyer, bonnes gens, bonnes gens, quel sens donner à cette comédie ?  Quelle punition vous infligez-vous là ? et pour quel pardon ? Je reconnaissais bien là Mam’hum, son éloquence convaincante, sa détermination butée. Hélas, je reconnaissais bien là aussi chez pap’hum du discours l’ignorance, des arguments l’innocence et pour tout dire l’extrême inefficacité. Sur ce terrain, mam’hum avait l’avantage. Tant et si bien que le dialogue tournait au monologue, au one Mam chaud. Et pour être chaud, c’était chaud. Non pas qu’ils se soient disputés comme des chiffonniers pour garder ceci ou cela, non, loin de nous cette vulgarité. Non, c’était tout en civilités, en dires raisonnés, en froideurs déguisées, reprendrez-vous une tasse de thé ? Pourtant, le feu brûlait : Mam’hum s’enflammait, Pap’hum couvait. On dit que lorsque le maquis brûle, il renaît plus beau, mais là, l’incendie se propageait à la vitesse de la lumière dévastant  non seulement les jeunes pousses de l’année mais attaquant la terre, rognant les racines et faisant feu de tout bois. Soit il avançait, l’avenir était sa proie, soit il reculait, le passé, son garde manger. Plusieurs semaines se sont écoulées. Le feu n’a pas faibli. Les cartons étaient prêts.

Puis un jour, ce fut enfin mon tour. Ils s’assirent une dernière fois sur le canapé avec en main la liste du partage. Colonne de droite ou colonne de gauche ? Ce que j’espérais chez l’un, je le perdrais chez l’autre et ce que je gagnais chez l’autre, l’un m’en priverait. Il me fallait faire vite une table de décision. Mentalement, je dessinai un tableau à double entrée, vite, tout critère de décision, un coefficient de pondération, solution a, b, c. Mon cerveau vécut une tempête comme jamais il n’en vécut, et je ne souhaite à personne pareille épreuve corticale. La loi est formelle : tout être adopté ne peut être abandonné par ses parents, ce qui en revanche est envisageable pour l’enfant naturel – bah oui, abandonné deux fois, faut tout de même pas exagérer ! Certes, depuis que la résilience est née, on peut normalement tout endurer, mais grâce au ciel, je compris vite qu’aucun ne pourrait me renier, encore moins m’administrer la dose létale ou me perdre dans la forêt profonde à la merci de celui dont ne dit pas le nom. Ne restaient donc que la solution a et la solution b. Mam’hum ou Pap’hum. Evidemment, rester avec Pap’hum avait de quoi séduire. Tout d’abord ( critère 1) je conservais la jouissance d’un terrain de jeu aménagé par mes soins depuis un an et demi et sans faillir puisque je restais avec lui, dans notre niche, sweet niche ;  puis (critère 2), je conservais la jouissance de Cueillette, enfin façon de parler, cette petite ne laisse pas faire qui veut et j’aime assez je dois dire ses grands airs  offusqués  de déesse ; puis (critère 3), je pouvais continuer à jouer au chien grondé quand Pap’hum me faisait les gros yeux, je pouvais continuer à l’infini même tant il aimait à jouer lui-même au Pap’hum grondeur et de cette entente tacite était née une saine et solide complicité qu’un petit somme sur le canapé toute truffe caressée venait consacrer au défi des grands principes suivant lesquels un chien en aucun cas, sans exception, ne doit monter sur le canapé, le lit, le canapé-lit, le hamac, et j’en passe. ( Critère 4) j’allais faire du sport. Des randonnées sans GPS dans le vent, dans les glaces, aussi fier dans les canicules que dans les déluges, des cavalcades effrénées, des batifolades de jeunes chiots, des taquineries de plaisantins, des badineries de joyeux drille et des combats de chien à chien, des tournois, d’olympiades, des trophées et des vivats ; j’allais aussi nager, des heures durant, taquinant l’oursin violet, frayant avec le menu poisson, j’allais rattraper des bâtons, sauver des nageurs en péril, offrir mon torse comme figure de proue au kayac, vent de Nordest à bâbord, petite houle de temps de curé – petite hein, la houle, n’allons pas tout faire foirer – tirer des bords avec des hisse et des ho, accompagnant les efforts de la marine, scruter l’horizon – tiens, v’là le Casanova de 15 heures, oh un dauphin !  oh une raie manta ! oh un poisson-lune !!! ( j’invente un peu mais c’est pour décrire l’ambiance exotique de la Corse) mais ne nous attardons pas, le temps passait et le supplice d’Abraham me guettait, ne l’oublions pas. Pour ce qui était du critère 5, la nourriture, les vaccins, le collier antipuce, le coefficient était nul : de chaque côté, ma santé était assurée d’une part par des soins aussi réguliers qu’adaptés et d’autre part par une constitution de centenaire. Et justement, s’il me fallait vivre cent ans avec Pap’hum sur ce train de bienfaits, j’insiste, il ne fallait évidemment pas prendre les choses à la légère.
Je considérai donc la candidature de Mam’hum avec même sang-froid. Elle allait vivre dans un appartement, en ville donc, et qui dit ville, dit  congénères, dit crotte et pipi un peu partout, dit  roues des 4X4, poubelles, devantures de magasins. Et quoi de plus excitant qu’une petite rincette  toute affaire cessante ? Et dans un milieu si stimulant que le boulevard consulaire, l’avenue impériale, la perspective de Madame-Mère ? Y’en a qui ne se mouchent du pied, diront les fâcheux. Eh bien oui, tout caniveau qu’il soit,  LE caniveau n’a parfois du caniveau que le nom. Abus de langage !  Usurpation ! Mais de qui se moque-t-on ? Pour accéder au statut de caniveau, ne vous en déplaise, il y a des critères, et si critère il y a, il y a une hiérarchie. C’est comme au guide Michelin, aux gîtes de France, aux relais et châteaux.
    Le caniveau « 1 crotte » s’applique aux chaussées destabilisées, le risque de vaciller et grand et celui de marcher dedans éminent.
    Le caniveau « 2 crottes » vous exposent aux dangers des véhicules alors que précisément la posture vous prive de vos moyens d’esquive ordinaires, à serrer les fesses de la sorte
    Le caniveau « 3 crottes » : belle vue, calme reposant, prestations annexes.
    Le caniveau « 4 crottes » grande terrasse panoramique classée monument historique au patrimoine de l’Unesco. L'équipe chaleureuse de la voirie  saura vous renseigner et rendre votre séjour agréable, dans une ambiance conviviale.

Bon, tout ceci était bien joli. Certes, la vie citadine avait plus d’un attrait mais cela ne faisait pas tout. Et j’ajouterais même que subordonner le recrutement de Mam’hum à si viles agréments pourrait laisser entrevoir chez celui qui vous parle basses préoccupations, que dis-je ! esprit d’opportunisme. Détrompez-vous ! Le premier critère de loin le plus propice à la survie affective de votre dévoué Tempo était assurément l’amour. Avec un grand A, un grand M, un grand O, un grand… vous m’avez compris. L’AMOUR donc dans toute sa magnificence, sa générosité, sa lumière gothique, ses arcs flamboyants ( j’aurais dû écrire des livres, je me dis des fois ). Oui, l’amour – revenons à la minuscule car Mam’hum m’appelle volontiers « mon tout petit, mon minuscule » et je sais bien là reconnaître figure de litote, et comme dit le héros de Racine « va, je ne te hais point » pour dire « je t’ai dans la peau » et comme  cet étalage de science me monte à la tête, je serai bref,  l’amour,  donc, revenons à la minuscule car Mam’hum voit dans le tout petit, le tout ordinaire, le tout simplet des choses géantes invisibles au commun des hum’, oui, vous avez raison, revenons à l’amour en majuscules sous ses jupes de minuscules, l’amour que me prodiguait Mam’hum était immensément immense. Et sous le critère 1, il y avait le brossage du soir, dans le sens du poil, à contresens du poil, là où ça chatouille et mon dieu comme c’est bon, il y avait le câlin du matin, dans le sens de l’éveil et à contresens du sommeil et doux jésus comme c’est folie de nos corps l’un contre l’autre, mêlant images diurnes, images nocturnes,  il y avait la mumuse de midi – se reporter à tempo n°? j’ai oublié le numéro mais si, vous savez, là où je raconte nos charmantes séances de muselière dont la durée est proportionnelle à la récompense, relisez, relisez, relisez !
Le critère 1 était tout ça à la fois, un moi et toi, un toi et moi, ses cheveux bouclés, mon poil lustré, ma papatte dans sa mimine douce, on est gâteux, on est heureux. Barthes a dit « je t’aime ne se dit qu’une fois ». Barthe est un imbécile. D’abord , je t’aime ne se dit pas :  quelqu’un le dit, abruti. 
Quant au critère n° 2. Ma papatte dans sa mimine douce, on est gâteux, on est heureux
Quant au critère n° 3. Ma papatte dans sa mimine douce, on est gâteux, on est heureux
Quant au critère n°4. Ma papatte dans sa mimine douce, on est gâteux, on est heureux
Quant au critère n°5. Quoi ? Ma papatte dans sa mimine douce ?  on est gâteux, on est heureux ? Pas du tout. Le critère n°5 est LE critère. Le critère absolu, suprême et canonique. Mais je ne sais pas si j’ai le droit de vous le dire. Non, je ne fais pas ma chochotte mais il y a des choses qui appartiennent à cet espace si intime, si privé, si humain que je n’ose y pénétrer. Cela nous concerne tous les trois. Voilà. Comment ? j’en ai trop dit ou pas assez ? je ne peux pas dire plus, c‘est tout, pour le moment. Peut-être plus tard, un jour, on verra.
Ma table de décision était terminée. Je relevai le nez. Pap’hum et Mam’hum sont toujours côte à côte sur le canapé. Je m’approchai, une papatte sur le genou de Pap’hum, le museau sur le genou de Mam’hum. Et puis, d’un coup, sans prévenir, je craque, comme un petit chiot, je m’effondre à leurs pieds, la tête entre les pattes, le cœur rompu d’avoir tant attendu ; d’en perdre un, c’est perdre les deux, comprenez-moi, regardez-moi,  je vous veux tous les deux, les larmes obstruent mes yeux, je répète tous les deux, comme un abracadabra, je voudrais qu’un génie sorte immédiatement des cartons de Mam’hum, il remettrait en ordre chaque chose à sa place, il montrerait là à lui, sa place ; là, sa place à elle, et tous les deux occuperaient mon milieu, tous les deux… Je pleure et j’ai mal à l’heureux.

mardi 10 janvier 2012

le journal de Tempo n°15, chronique d'un chien presqu'humain


S’il existe un lieu spécifique pour profiter pleinement de chaque lecture, il en va de même pour la sieste. Je sais gré à Mam’hum d’appliquer cette vérité à mes aires de repos. Ainsi, dans la maison, ci et là, je peux succomber à mon activité favorite : la sieste, méditative, car comme chacun sait un chien ne dort que d’un œil. A chaque aire de repose correspond une cartographie particulière de ma réflexion : les sillons, scissures, fissures et circonvolutions de mon cerveau en sont les balises et m’orientent le soir vers des pays imaginaires, soit vers des souvenirs ou encore des pistes spirituelles hors des sentiers battus.
Un coussin à carreaux, dans un pur style britannique, intérieur kapok, dessous polaire  - d’un reliquat de robe de chambre confectionné à Grand-Père Bernard ; sait-il seulement que son confort et le mien se rejoignent comme la trame et la chaîne de la fibre ? -  m’accueille tous les jours dans le salon de musique, appelé aussi chambre jaune, chambre d’ami(s), petite chambre. Cette instabilité lexicale résulte de la multifonctionnalité de l’endroit, palliatif aux  variations touristiques. Quand par exemple les ultrasonistes sont là, en vacances, il va sans dire que la formule « salon de musique » est de rigueur. Si en revanche, il s’agit d’ami(s) ; ils occupent « la chambre d’amis », proposer une « petite » chambre serait non seulement contraire aux régles élémentaires de l’hospitalité mais insultant ; pupitre, violons, partitions, métronome et tutti quanti migrent alors vers des régions plus profondes, vers la chambre à coucher de mes parents hum. L’emploi de  « chambre jaune », lui, est soumis à des facteurs endogènes, de nature esthétique : le jaune y domine, sur les rideaux, sur le jeté de lit, sur mon coussin, le tout taillé dans une même pièce de tissu. Mam’hum n’en jette jamais une chute ! Sagesse transmise de mère en fille, chaque génération ayant contribué  au succès de Modes et Travaux, d’où de minuscules vêtements de poupée suivant le pointillé de minuscules patrons leur ont donné le goût du travail bien fait. C’est qu’elles s’en souviennent encore de cette chemisette à col pointu, de ce tablier à rayures et de ce si joli imperméable ciré, et aujourd’hui encore, dès qu’elles enfilent une aiguille, c’est tout l’art des boutonnières qui est convoqué, tout le savoir du droit fil et des surjets ! Mais assez parler chiffon, je reviens à mon coussin, jaune, où je rayonne deux heures par jour – durée moyenne des répétitions de Mam’hum –  en proie à de grands rêves solaires. Le jaune est la couleur de l’utopie. Forme presque déviante de la vie communautaire, la mienne réunit sur un même coussin tous mes amis, tous mes cousins, pour une coussin-party de bon aboi. Ah que j’aimerais me fondre dans la multitude, dans le panurgisme pacifiste, dans le bon groupe et ses mythes ! Je m’imagine trottant au flanc de je ne sais quel frère de cœur porté par les mêmes valeurs, brandissant une chaussette blanche, mordillée avec la ferveur d’une même idéologie dans laquelle les luttes interraciales seraient à jamais abolies. Hier encore, j’assistai à une négociation interne dans notre communauté de chats. L’un – Vagabond de son petit nom – réclamait un droit de passage par notre jardin arguant qu’un détour l’exposait à l’intolérance d’un voisin peu commode dont l’oie pourrait servir au capitole. Cueillette, tout acquis à ma cause, était bien entendu favorable à cette dérogation en dépit même d’un éventuel préjudice afférente à cette mesure exceptionnelle alors que tous, en bloc, refusaient à notre concitoyen cette facilité au motif que ce qui vaut pour un vaut pour tous. Vue un peu courte. Car si tous les chats de la communauté passent par notre jardin, là, le préjudice est réel. Petit un, les oiseaux vont se raréfier, par conséquent la régulation écologique qu’effectue Cueillette en sera toute perturbée. Petit deux, la tâche de décrotting pour Mam’hum tournera au cauchemar. Petit trois, sans faire de prospective hâtive, on peut supposer que désormais toutes les chattes viendront mettre bas chez nous, ce qui représente une véritable charge morale et technique pour les propriétaires du domaine : moi et Cueillette. Or, ni Cuillette ni moi n’avons les compétences en la matière.
Cette question de droit de passage soulève d’une manière plus générale la question des clôtures. La politique territoriale locale est assez hétérogène. En Corse, la notion même du privatif est polymorphe. Ainsi, un propriétaire peut s’arroger un chemin vicinal, balisé et cartographié. Ou encore, la clôture d’un terrain peut être repoussée de quelques mêtres et empiéter sur la voie publique sans que l’on s’en étonne. Chez nous même, le cadastre est formel : le jardin s’arrête à la terrasse, au-delà, le jardin ne nous appartient pas ! Les usages dans les villages également contredisent le référentiel continental : peu de portillon, peu de grille, peu de signaux pour marquer l’entrée . Aussi, la politesse veut que l’invité s’annonce par un « hola, c’est moi » une fois passé la ligne imaginaire du privé. Sur mon coussin jaune, je rêve d’un jardin sans limite, à la taille de notre belle kallisté, à dire vrai.

La cuisine est propice à considérations plus domestiques. Question récurrente : quand prépare-t-on le repas dans cette maison ? Car l’heure du dîner est fonction de paramètres aussi nombreux qu’imprévisibles. Il va sans dire que dans ces conditions, mes siestes sont le plus souvent pré-prandiales ; le ventre creux mais la dent saine, je me fais aussi discret que possible car si jamais j’ai le malheur de trainer dans les pattes de Mam’hum, je suis immédiatement  évincé. Je comprends. Chaque chien à sa place, une place pour chaque chien, comme dit mon Pap’hum, je regagne alors mes penates - n’empêche, le tapis de Mam’hum, devant l’évier, a quelque chose d’irresistible -  et je me laisse choir sur un tapis rouge qui n’a de glorieux que le nom. J’occupe un coin. D’où je ne vois rien. Cette position ajoute à la sensation d’hypocroquémie son poids d’injustice. Enfin, ne noircissons pas le tableau. Il y a parfois des invités, ou des gueuletons de Saint-Valentin, d’anniversaire, des après-midi de pluie, etc. donc des crèmes qui débordent, des petits gateaux apéritifs qui s’égarent, des couennes de lard inutiles dès lors le bouillon est prêt, des tranches de pain en sus, des épluchures en surnombre, des biscuits ratés. Et comme je suis sage comme une image, tout ceci est de mon héritage. Vous l’avez donc compris, un tapis rouge inspire des siestes focalisées sur les petits restes qui engraissent. Dans ce même état d’esprit, vigilant et astucieux, je regarde les oiseaux par la fenêtre. Et là, c’est la jalousie qui me serre l’estomac  : ils boulottent à la mangeoire une sélection de graines … en libre service ! Alors, là, plus question de hiérarchie dans la meute-famine, j’ai envie de dire ! A n’importe quelle heure du jour, je les vois s’empiffrer, ils ingurgitent jusqu’à trente fois leur poids, dit-on ! Voyons, 30 X 20 kg = 600 kgs ! = 80 sacs de 7,5 kgs croquettes Virbas exactement ! Que ne suis-pas né chardonneret élégant, mésange ou verdier d’Europe ! Je casserais la graine à longueur de temps ! J’enrage.
Dans le salon, les coussins se succèdent avec une rapidité déconcertante. J’ai à peine le temps d’en entamer un qu’aussitôt, le voilà remplacé par un nouveau, ce qui m’attriste profondément. Qui oserait enlever à un enfant son doudou préféré ? Je garde un souvenir très vivant et… charnel, n’ayons pas peur desmots, de la peau de mouton que j’ai occupé 23 minutes, un jour béni où l’hiver s’était abattu sans prévenir sur notre chaumière. Mes maîtres l’avait installée devant la cheminée, laquelle nous réchauffait les os d’un feu joyeux de Saint-Sylvestre, eux, sans tenir compte des mises en garde du vendeur, lequel avait tenté d’en dissuader l’octroi à un animal tout précautionneux qu’il soit, leque au comble de l’excitation, n’aurait de cesse que de la transformer en pelotte de laine vierge, dixit. En 23 minutes, exactement : un record ! On me retira la bête fissa. Et on la mit sur le canapé, autrement dit hors d’atteinte. Je m’en fis une raison car à les voir se battre pour y poser bien à l’aise leur séant, je compris qu’ils n’auraient pas hésité à venir me pousser sur ma propre couchette pour s’y étendre mollement. Or, chaque humain a sa place, une place pour chaque humain, comme je dis, à mes heures marxistes.  Je garde un souvenir, aérien, du coussin orange. Mam’hum l’avait confectionné exprès pour moi et en panne de kapok avait eu recours à du plastique à bulle, rose de surcroît. Je dis de surcroît car l’air en bulles roses est plus léger que le pétale de rose. Délicat, je m’y couchai la première fois comme la princesse au petit pois. D’un coup, je sens un vent, intérieur si je puis dire, sans être toutefois aussi intérieur que de coutume, me caresser les mamelles. Ouououh, je frissonne, tant c’est divin, le petit jésus en culotte de velours. Qu’est-ce donc que cette diablerie ? ( car en fin de compte, qui, de dieu ou de diable est le plus farceur ? ) Et me redresse. A ce seul mouvement, un autre vent, à gauche, puis un autre, sur le flanc droit, le coussin comme une montglofière me soulève dans les airs ! Je danse, je tangue, des centaines de bulles d’air éclatent, j’ai la tête qui tourne sans boire de champagne !
A  l’expérience agréable et nouvelle de la lévitation succède néanmoins une sensation moins nouvelle : le mal du 4X4 plus communément appelé le mal des transports. Que faire ? En une seconde, la solution se présente. Je mords à pleines dents dans mon dirigeable : les bulles crèvent,  le tissu pète. Mam’hum supprime le coussin orange et le remplace par une vulgaire carpette pour VILAIN CHIEN. Je serai bref sur le coussin pianistique ( chute du tissu qui a recouvert le tabouret du piano ). Cette fois, ni bulle, ni kapok, de la mousse synthètique de médiocre qualité, j’en veux pour preuve, le bon morceau dont je l’amputai. Le coussin fut mis au rebut.
Dans la buanderie, autrement appelée Tempoterie puisque j’y habite – et non pas Tempotoire, comme voudrait m’en persuader Mam’hum quand j’y ramène toute sorte de cochonneries de mes promenades dans le jardin – je récupère les coussins recyclés. Je n’ai que l’embarras du choix, bien que certains spécimens, les mieux conservés j’ai bien noté, soit désormais propriété de Cueillette, en usus, fructus et abusus ; la parité gagne le règne animal, que voulez-vous, donc pas de jaloux. Cela dit, né dans le ruisseau si je puis dire, longtemps nécessiteux, besogneux, j’ai gardé le goût des choses simples, de celles qui procurent la véritable sécurité car rien ni personne n’irait le convoîter et vous l’ôter, j’ai nommé la paillasse, Non pas la paillasse dont l’humain use volontiers pour désigner, péjoratif, la litière de son inférieur, mais la Paillasse, avec le grand A majestueux de l’Animal, la paillasse idéale, la paillasse éternelle, la paillasse qui ne demande ni entretien ni soin, quasi vivante, quasi organique tant les odeurs s’y accrochent et les attachements s’y résument. De toutes celles que je connais, et dieu sait si j’en ai testées, mon actuelle est indestructible et répond en tout point à mes exigences. Il s’agit d’une couverture de déménagement gracieusement offert en cadeau de bienvenue par Démécorse. Première qualité : elle est moche. Avantage : elle reste dans la buanderie. Car une paillasse, quand elle est jolie, est soumise à des soins excessifs qui gâtent son lustre. Si mes parents’hum estiment nécessaire de changer leur literie, cela les regarde, je n’irais pas juger, malgré tout, je subodore que ce rite est plus féminin que sanitaire : Mam’hum adore se coucher dans des draps propres ayant séché naturellement au vent embaumé des fleurs d’oranger de son verger ( tout parisien donnerait sa chemise pour moins que ça ). En tout état de cause, avec ma couverture, je ne risque rien. Deuxième qualité : elle pique. Or, Mam’hum déteste les étoffes qui piquent, même le temps de les secouer dehors au vent embaumé des fleurs d’oranger de son verger. Troisième qualité : elle est grande. Moralité, même en fouillousse, on peut encore s’y coucher à l’aise, même avec Cueillette, contre moi, en petite cuillère.  Enfin, dernière qualité : elle est à moi. Ce petit lopin de propriété est mon havre de paix, ma cabane au canada, j’y coule des siestes heureuses, une jeunesse heureuse ( mais non, pas jeune essoreuse, jeu-nesse-heu-reuse, ar-ti-cu-lez ! )

mardi 3 janvier 2012

le journal de Tempo n°14, chronique d'un chien presqu'humain


Mon nom officiel est Tempo, vous le savez. Néanmoins, l’amitié qui me lie à vous à présent autorise à davantage de familiarité, voire de complicité.
Bien entendu, les plus protocolaires d’entre nous pourront toujours m’appeler Tempo et même prononcer mon nom à la française, voire à la lorraine [trad phonétique : tanpo], même si la paronymie avec Tans pis me laisse perplexe. Mais ne faisons pas là des rapprochements de nature à nous alarmer inutilement un jour de grand soleil. Je sais bien que derrière ce formalisme, se cache une affection réelle que de gentils sobriquets ne pourraient égaler.
Quoi qu’il en soit, si Tempo, chanté à l’italienne, me va très bien, je ne suis pas contre les marques d’intimité. Mais attention, des raisons de confidentialité évidentes, vous allez être re-dirigé vers un lien sécurisé. Le mot de passe est : ******** pour accéder à la suite.




Lien activé. Sur cette page, la liste des surnoms de Tempo- m.à j. le 1/01/12.

Surnoms en vigueur dans la meute famille :
Mention spéciale : Toute contrefaçon et emprunt à des fins privées ou commerciales est punie par la loi à une amende de 3 sacs de croquettes ( format 7,5 kgs de marque Virbac ) et à un trajet de 2 heures à l’arrière du 4X4.
 Poulounet : sans commentaire, l’origine du sobriquet est méconnue. Elle serait néanmoins à chercher dans les douceurs de l’inconscient de Mam’hum.
 Loupé-de-loup ou Loupéd’lou, Poulélou, Poupou : appellations intégrales ou en apocope mettant en évidence les origines mythiques du chien autrement dit le contrat de la nature entre le chien et le loup. Tempo aurait d’ailleurs pour ascendant le labrador et le chien loup de Saarloos, croisement d’une louve et d’un berger allemand, dans les années 1930.  Voilà en outre les indications fournies par le Larousse du chien, auxquelles j’ajouterai quelques observations personnelles  : ce chien d’allure furtive ( tout à fait exact )  doit son nom à son créateur, landerf Saarloos. Indépendant, têtu, ( opiniâtre, à tout le moins !  )  ce chien a besoin d’un maître capable de le dominer sans le heurter ( c’est tout Mam’hum ! ) Très méfiant envers les étrangers, il peut avoir de vives réactions ( sornettes : il accueille les étrangers avec bonheur et ses prétendues vives réactions en sont que vivacité  ). Ce chien harmonieux ( absolument ) a une ossature puissante ( indéniablement ) mais sans lourdeur (cela va sans dire )
Crapaud : sans commentaire, nulle ressemblance physique ou morale ne saurait faire la lumière sur cette étrange introduction au dictionnaire familial.
Mon tout petit : même remarque
Mon minuscule : même remarque
Dérivés – sans grande créativité – de l’appellation contrôlée  :
Tempounet
Tempoupou
Surnoms en vigueur dans le milieu :
Mention spéciale : toute divulgation est punie par la loi du milieu …
Joli Museau 
Patinette

mercredi 14 décembre 2011

le journal de Tempo n°12, chronique d'un chien presqu'humain

Alors que je viens de relire le précédent épisode, je me rends compte que j’ai laissé mes fidèles lecteurs dans un suspense atroce. Comment ont-ils supporté l’inquiétude de me savoir entre des mains si cruelles ? Cela dit, la leçon a inspiré à Mam’hum un nouveau motif à dressage. Depuis plusieurs semaines, deux fois par jour, je consens à revêtir une muselière, assez seyante, je dois le dire, à la tendre injonction de faire « mumuse ». Au début, je me rebiffai : j’ai horreur que l’on me tripote le museau, l’organe intime de mon flair de chien. Puis, récompense(s) aidant, j’ai appris à enfiler la muselière sans rechigner même si l’accessoire est gênant sans compter le ridicule, qui par analogie, me fait ressembler à un caniche habillé pour l’hiver. Evidemment, la muselière me prive d’un certain nombre de capacités que je développe plus vite que ne le voudraient parfois mes maîtres. Je parviens à saisir par exemple toute sorte d’objets dont l’usage néanmoins m’échappe. Qu’il s’agisse de stylos, de porte-mines, de surligneurs, de ciseaux, de lunettes, d’agrafeuse, de souris, de clé USB, etc. ils ont tous en commun d’appartenir à Mam’hum, de contenir son empreinte, et, ustensiles de bureau comme prolongements cérébraux, de stimuler mon intellect..
Premièrement, Mam’hum dit : QU’EST-CE QUE C’EST ? Elle traîne sur le dernier phonème pour me flanquer la trouille.
Puis, elle ajoute au choix : VILAIN CHIEN, AFFREUX POULELOU, HORRIBLE LOUPEDELOU suivant la valeur accordée à l’objet ( Tout surnom associé atténue immédiatement la sévérité du ton ). Je me fige ou dans le meilleur des cas, je fourre ma tête dans un petit coin, à l’abri d’une part d’éventuelles calottes ( si, si, Mam’hum me frappe ! ) mais surtout pour conserver mon trophée le plus longtemps possible. Les porte-mines sont un vrai régal : ils craquent sous la dent comme une chips et la gomme est un vrai bonbon.
Ensuite, Mam’hum analyse la situation. Le schéma d’actions est assez compliqué. En résumé,
« le chien conserve le porte-mine en gueule, oui ? non ?
Si oui, ordonnez qu’il lâche par un « DONNE » ferme et sans réplique. Si non, s’approcher doucement en veillant à ne pas le mettre dans l’impossibilité de s’échapper, car comme dans le fameux ouvrage de stratégie militaire de Tsun Tseu, acculé dans ses retranchements, et sans échappatoire possible, l’adversaire ne peut qu’aller à l’affrontement, courageux et vaillant alors qu’une voie de dégagement le rend faible, lâche.
« le chien se met à grogner, oui ? non ?
Si oui, vous avez du souci à vous faire. Si non, continuez à avancer.
« le chien se met à grogner plus fort, oui ? non ?
Si oui, allez chercher un journal, roulez-le pour en faire un sorte de bâton. Attention cependant à ne pas utiliser votre quotidien favori, le chien l’associerait automatiquement à la correction qui l’attend et votre lecture du soir en serait fâcheusement perturbée.  Si non, continuez à avancer –  des tout petits pas car la procédure n’est pas encore finie.
« le chien grogne toujours et retrousse ses babines, mauvais, menaçant, belliqueux, l’œil largement courroucé, oui ? non ?
Si oui, assénez-lui un bon coup de journal sur le postérieur, non mais ! Si non, continuez à avancer
« le chien grogne et regrogne comme chez le véto qui, pauvre déraisonnable, voudrait lui mettre une muselière, oui ? non ?
Si oui, suivez la procédure d’urgence ci-jointe. Si non, récupérez l’objet en question et félicitez-vous d’ignorer la procédure d’urgence ci-jointe.

Procédure d’URGENCE
( En cours de rédaction. Le service qualité décline toute responsabilité en cas de sinistre. Néanmoins, vous pourrez consulter avec profit la procédure de RAPPEL par défaut )

Procédure de RAPPEL
« le chien doit vous suivre, oui ? non ?
Si oui, prononcez d’une voix claire et enjouée : Si tu viens, tu auras une récompense. Si non, vaquez à vos occupations et laissez le chien vaquer aux siennes. Il est salutaire pour l’équilibre de la meute-famille de ne pas toujours être sur le dos des uns et des autres.
« le chien suit, oui, non ?          
Si oui, félicitez-le chaleureusement et donnez-lui son dû après avoir cependant obtenu de lui une petite courbette de récompense – très facile vu les circonstances alléchantes. Si non, prenez conscience une fois pour toute, mais sans culpabilité, que votre chien est mal EDUQUE ! Le rappel ne se conçoit que du premier coup, un rappel du rappel est une preuve patente d’échec.




le journal de Tempo n° 10, chronique d'un chien presqu'humain

20 décembre

C’est mon premier Noël. J’attends l’événement avec une pointe d’appréhension. Car les premières fois ne sont pas toujours satisfaisantes. Pour exemple, j’ai pris pour la première fois le cargo pour traverser la Méditerranée et quand nous avons mis patte à terre, j’ai pris la première fois l’autoroute en niche ambulante. Un conseil : si vous êtes chien - ou enfant c’est pareil : notre tolérance au changement est voisine - évitez ce genre de fredaines ! L’expérience laissera une trace durable dans votre mémoire comme dans la cire molle. Le seul bénéfice tient au récit que l’on peut en faire, les voyages ont inspiré tant de littérateurs, de Stendhal à Le Clézio sans passer par Pierre Benoît qui a écrit Les Agriates sans jamais mettre les pieds en Corse, à ce qu’on dit - comme quoi, la locomotion est peu de chose à côté de l’imagination. 
D’abord, pour loger tous les bagages, Pap’hum a reculé la banquette arrière si bien que j’étais tout ratatiné à l’arrière, à peine la place d’étendre les pattes. Puis nous avons embarqué. Egayé à l’idée de parcourir les salons, les coursives et les ponts, avec l’allure décontractée du croisiériste richissime, recueillant ça et là compliments et petites voluptés de bouche, j’abordais cette traversée avec confiance et allégresse. Et surtout, je me réjouissais de partager la cabine de mes parents hum’. Fort du fait qu’à l’hôtel, on élargit mon droit de carpette au lit conjugal, je me disais que nous pourrions réunir notre meute famille dans un même sommeil au creux d’une même bannette, doucement bercés par les mêmes flots, accrochés au fil des mêmes rêves. Hélas. La déconvenue fut à la mesure de ma candeur : immense. En effet, sans rien m’en dire, mes parents hum’ m’avait réservé une cabine à part, au deuxième pont. En le comprenant, je m’en trouvai bien marri – adieu petits caninous sous les couvertures, adieu petits chatouillis avant de s’endormir - mais bon, faisant contre mauvaise fortune bon coeur, je me consolais à l’idée que passer une nuit tout seul, en un lieu inconnu, livré à moi-même en quelque sorte, me donnerait un avant-goût de l’émancipation, promu responsable de moi-même, l’indépendance à ma charge. A cette pensée courageuse, je bombai le torse, allongeai le cou et montai l’escalier crânement si bien que Mam’hum finit par se laisser tirer par la laisse sans plus résister. Nous gagnâmes ainsi le pont 2 dont je ne vis malheureusement jamais l’extérieur. Une porte à ma droite s’ouvrait vers un couloir profond. Croyant là  passage pour gagner les machines ou les compartiments de stockage, sans m’attarder, je continuai mon ascension vers le pont 3. D’un coup, je sentis une secousse, Mam’hum me tirait en arrière, déjà engagée dans le couloir. Je crus un moment qu’elle voulait m’instruire des réalités cachées de ce gros navire ; je la suivis donc, avec curiosité. Or, en lieu et place de machines, de vilebrequin et de bielles, je découvris avec épouvante une rangée de cages cadenassées occupées pour la moitié d’entre elles de confrères terrorisés, mal peignés, prostrés. Le choc me coupa le souffle. Tels des déportés, ils partageaient le même abrutissement ; comme un abrasif puissant, la détention leur avait ôté toute dignité et dans leurs corps, rampants, se lisaient toute la cruauté de la captivité, la folie des hommes à vouloir enchaîner la nature à leur volonté. Je ne sais de la pitié ou de la stupeur ce qui dominait en moi. Profitant de ce moment de sidération, Mam’hum ouvrit une cellule, et me poussa à l’intérieur après m’avoir détaché lestement de ma laisse, notre lien, notre ancrage.
La nuit fut affreuse. J’avais l’estomac vide depuis la veille ; mon cachot était propre comme celle d’un rat de laboratoire, nulle petite miette laissée par le précédent occupant, un chien d’arrêt, m’indiquait mon flair. A dire vrai, c’est davantage le réconfort moral que procure la croquette que je recherchais, la perspective de passer la nuit dans cette promiscuité me coupant l’appétit d’autant que le bateau roulait, tanguait à qui mieux mieux, guère plus stable qu’un bouchon. La mer, peu commode, m’emportait loin de mon île natale, je me sentais à la merci aussi bien des éléments que des hommes et réalisai d’un coup à quel point grandir substitue la privation à l’abondance et fait de la rupture un mode de croissance. Qui plus est, j’allais endurer la séparation dans l’injustice de la réclusion, une cacophonie d’aboiements, l’estomac comme un yoyo, une solitude imméritée. Je ne considérai mon avenir que sous l’angle de la perte, du bol d’eau à moitié vide, de la pénurie et de l’absence ; le souvenir des jours heureux ajoutait à mon effondrement : comment n’avais-je point pressenti la coalition secrète et terrible de la promesse avec la trahison, du plein avec le vide ? Je m’assis au fond de la cage, l’esprit lourd de reproches dirigés aussi bien contre moi que contre les humains, lesquels, semblaient cautionner cette alliance implacable du jour et de la nuit, sans lever le petit doigt. Ce que mes parents hum’ prirent pour de la coopération n’était que démission, je me couchai sur ma carpette à leur invite et acceptai leurs caresses dans une indifférence qui acheva de me démoraliser tout-à-fait. Le museau dans les pattes, je cherchais vainement dans mon âme l’endroit de la bravoure mais plus je pensais m’approcher de ma force intérieure, plus je découvrais de terres meubles et de sablières inondées, décourageant à bâtir un quelconque monument de courage. Mon fond était mou, mon squelette était de verre. Et tandis que mes congénères grattaient, hurlaient, pleuraient, ma langue léchait mon poil, faute de parvenir à la plaie. Je fermai les yeux, et dans un long soupir, ouvrit le chemin au chagrin. Mam’hum me dit : «  A domani ». « Si Dieu le veut », je répondis, subitement croyant. Sans bien le mesurer, je venais, dans un réflexe d’humilité, de pénétrer au plus profond des mythes dans un investissement de l’Inconnaissable comme condition de vie ; mes benoîtes certitudes s’y étiolaient entraînant avec elles l’assurance de l’enfance dans le gouffre des doutes et des suppositions. Et si on m’abandonnait ? Et si le ciel m’était à jamais dérobé, le soleil arraché, le vent enlevé ? Et si la vie n’avait pas de sens ? Un si effrayant, la dominante mineur de mon requiem, l’in-si-gnifiance réduite à la plus simple expression.
Spéculations stupides, néanmoins. Car le lendemain, j’entendis les passagers s’agiter aux ponts supérieurs, les portes des cabines claquer et les moteurs battre en arrière ; je m’étais endormi avec Mahler, je me réveillais mozartien. J’étais vivant. Le jour affirmait peu à peu sur la nuit sa suprématie, la terre était en vue. Ce que mes yeux ne savaient pas encore, mes oreilles le savaient déjà car depuis quelques minutes les goélands faisaient cortège, à l’approche des balises portuaires. Plus attentif que jamais aux voix et aux pas, mes autres sens prêtaient concours à mon ouie ; ce que je humais, voyais et ressentais étaient examinés comme autant d’indices convergents d’un imminent dénouement. Puis, la porte du chenil s’ouvrit dans un bruit de serrure brutal et mon geôlier entreprit d’inspecter les cages. Plusieurs de mes voisins avaient uriner ou pire, le dégoût qui se lisait sur la figure de l’homme ajoutait à leur humiliation. Je me félicitai de n’avoir succombé à la protestation de mes viscères en bon petit soldat. Grand-père Bernard serait fier de moi. J’allais le rencontrer pour la première fois, le lendemain, mais au terme du trajet en 4X4 qui m’attendait, parviendrais-je à regagner mon panache, pour le moins compromis après les épreuves de la nuit ? Mam’hum apparut. Ce fut l’aurore.

Je remontais à l’arrière du 4X4, ignorant encore qu’il me faudrait y remonter une bonne dizaine de fois avant d’en descendre une bonne fois pour toute en Lorraine, terre promise. J’imaginais l’autoroute à l’aune des routes corses : sinueux et cahoteux. Cette fois, une bonne surprise m’attendait. Le revêtement, souple et régulier, était propice à l’assoupissement et à la paix digestive. Je décidai sagement de lui confier mes dernières résistances. Je m’endormis comme un bébé, la truffe enfouie dans une chaussette de Pap’hum ; relevant de la métonymie, cette chaussette était la sécurité retrouvée, je reniflai à pleines narines ce concentré de présence, ivre de  torpeur. Par la suite, je ne me réveillai que pour marquer de pissous modestes cette grande île et c’est incontinent que je pris possession du continent. Il y faisait froid. S’arracher à la tiédeur de ma couverture me mettait au supplice, ce dont j’aurais conçu de la mauvaise humeur si tant est que le spectacle oppressant des étranges palmiers qui sortaient ici et là des brumes ne l’eussent déjà fait. Comment s’accommodaient-ils de ce climat ? Mon référentiel méditerranéen vite insuffisant à l’appréhension de toute cette réalité dévoilée, je dus me rendre à l’évidence : ces arbres n’étaient pas palmiers. Etait-ce seulement des arbres ?  Ils avaient la nudité des monstres, des racines en griffes de sorcières,  un air de torture si éloigné des arbousiers de mon maquis, fleurissant et fructifiant toute l’année, impatients à tout donner en même temps, que ceux-là ne pouvaient appartenir au règne végétal. Non, ni minérales, ni végétales, ni animales : ces choses étaient...continentales, hors de mes catégories mentales.
Je reculai sur la pointe des pattes et fis pipi discrètement contre une poubelle, inoffensive.
« Allez hop en voiture », me dit Pap’hum en ouvrant la porte arrière. Si ce « hop » contenait l’antidote à ma haine des transports, sûr que d’un bond leste, je sauterais sur ma couverture sans broncher. Pap’hum et Mam’hum mettent d’ailleurs tout leur coeur à m’y encourager sans lésiner sur les moyens de la persuasion, promesses de récompense à l’appui. Or, quand bien même cette interjection est aussi joyeuse qu’adaptée, elle est bien inutile à créer la volonté durable. La motivation à l’action est un processus bien plus complexe. Tous les patrons le savent : augmenter la ration de croquettes des ouvriers ne les a jamais davantage motivés pas plus qu’une tape dans le dos. Un peu de théorie. La motivation est fonction, petit un, de la valeur symbolique attachée à l’action ( quel symbole positif un chien peut-il voir au transport en voiture ? ), petit deux, de la confiance en ses chances de réussir ( comment entretenir une quelconque estime de soi lorsque vous ne sauriez cacher vos petits embarras gastriques) et petit trois, du bénéfice escompté ( quel gain un animal peut-il tirer du progrès quand tout est dans la nature ? ). CQFD : valeur X confiance X bénéfice = O, la tête à Toto.
Ajoutons à cela que la résistance tient plus souvent du conflit de motivation ( je veux et je ne veux pas ) que de la démotivation à proprement parler. Ce conflit, je l’exprime, à ma manière : je consens à poser mes deux pattes avant sur pare-choc du 4X4, tout en gardant les pattes arrière au sol, simulant là toute la bipolarité de mon désir, à obéir mais aussi à survivre. Et j’attends. J’attends que le gradient des forces qui-poussent-à l’emporte sur celles qui-freinent, comme sur le schéma que Mam’hum dessine à Pap’hum quand il enverrait bien tout promener. Mais le temps presse, 999 kilomètres encore à franchir, j’ai beau me dire que c’est le premier km qui compte, la force qui-freine retient mon arrière-train.  Pour finir chacun par une patte, mes parents hum’ me hissent, grotesque, dans mon habitacle.




mercredi 7 décembre 2011

le journal de Tempo n°10, chronique d'un chien presqu'humain

De J-3 à J+15
Mes cousins ultrasonistes sont arrivés comme prévu. Après une petite faiblesse passagère, causée sans doute par le changement d’air, ils ont sauté sur leurs violons et n’en ont plus guère décollé. Je croyais les enfants accros aux jeux électroniques, eux, le sont aux jeux acoustiques. J’en ai les oreilles qui sifflent ; du RDC au 1er étage, ce n’est que cordes frottées, pizzicatées, et accessoirement cassées. Sister’hum a établi un programme d’entraînement sous la houlette des professeurs de conservatoire à en transformer ces vacances en master class. Et de fait, la maison résonne d’agitatos et d’allegrettos caractéristiques d’un conservatoire. Mais, que conserve-t-on au juste dans un « conservatoire » ? La musique ? Par définition fugitive, comment y parvient-on ? Le talent alors ? Là encore comment fixer un don en train d’éclore ? Je comprends que chez les humains, les arts tout comme la morale a ses institutions. Il en va tout différemment des animaux, seule la belle Nature tient lieu de code inviolable ; le règne ne connaît ni trahison ni perversion ni sanctions. La domesticité introduit cependant un statut intermédiaire, et dans son projet d’unir par l’amitié l’homme et l’animal, son ambition est de démontrer en quoi les deux inséparables ont à apprendre l’un de l’autre. Je me situe par conséquent entre la civilisation et le sauvage, penchant vers l’un tout en tirant vers l’autre. Nulle duplicité là-dedans mais la simple conséquence d’une existence dans l’entre-deux, d’une filiation darwinnienne éminemment transitoire. Dans quelques millions d’année, au contact de l’homme, le chien frisera du cortex tout comme lui, maîtrisera la culture intensive et raisonnée des champs de croquettes, inventera de merveilleuses machines à les calibrer et enverra des bulls-terriers terrasser la lune pour y construire de grands complexes de production de CGM ( croquettes génétiquement modifiées ). Mais brève de croquette-fiction ; revenons à notre train plus terre à terre, point de vue que je saurais quitter, inévitablement couché sur ma carpette. 
Attaché à la laisse, je tiens du mieux que je peux le rôle de public. En application du sage principe de précaution qui veut que toute suspicion de risque riquiqui soit prise très au sérieux  et fort de la consigne « dans le doute, abstiens-toi », on me tient à une distance raisonnable des précieux bois et tout aussi précieuses menottes. Je ne m’en sens pas blessé. En effet, la sensation de l’entrave m’est au contraire agréable, il matérialise un lien de dépendance dans lequel les devoirs de chacun sont clairement rappelés : ma meute famille de me nourrir et me soigner ; moi, de prêter l’oreille à virtuosité. Je balance mon fouet en mesure et réagis à des écarts de 1/8 de ton comme à une morsure, dispositif d’alerte que ne saurait imiter la technologie.

Volontairement, je ne me m’attarde pas sur les baignades et les excursions, qui sont d’un intérêt relatif une fois rappelé que je nage, trotte et cours fort bien. Je développe des moyens de propulsion et de suspension insoupçonnés laissant présumer présence de gênes de kangourous dans ma lignée. Cela dit, les membres antérieurs de ces australiens sont assez ridicules en comparaison de ma musculature palpable. En revanche, je leur concède une légère supériorité en dernière phase de saut, la réception. En effet, sur ce terrain, je ne suis pas très fameux. Sur n’importe quels terrains, d’ailleurs, mais le carrelage ou le plancher ciré me portent un préjudice plus grave. Ainsi, l’atterrissage est encore aléatoire, me manque une souplesse des extenseurs, une évaluation des distances, bref un je-ne-sais-quoi de Cueillette. Je l’ai pourtant observée, pistée, imitée ! Rien à faire, je mords la poussière, m’affale sur le poitrail, mes pattes se dérobant sous moi... Je me console en regardant en DVD comment se ramasse de la même manière l’albatros ; tant de grâce annihilée au dernier moment, c’est poignant.

Tout au contraire, la sortie en kayak est digne du récit.
Matériel requis :
1.    un kayak de bonne qualité. Le garage lui est pratiquement dédié car considérer le kayak comme seul nécessaire à navigation est absolument naïf. Il faut en plus :
2.    un bidon pour ranger les bricoles qui prennent l’eau ( mes croquettes par exemple gonflent à l’humidité et c’est un désastre pour mes petites fonctions ) ;
3.    des pagaies sinon l’embarcation est le jouet du vent et des dangereux courants ; un matériel de pêche à la traîne ( les fonds marins sont le supermarché de l’écolo ) ;
4.    des gilets de sauvetage, des fois que surpris par une tempête, des creux de dix mètres, une voie d’eau, un échouement, les occupants se retrouvent à l’eau, assommés pathétiques, ( imprévisibles sont les avaries, inéluctable le réchauffement de la planète ) ;
5.    des crèmes à bronzer indices 15 pour les avant-bras de Mam’hum, indice 20 pour les cuisses, indice 30 pour les joues et ce qu’il y a de plus tendre, indice 120 pour toute la surface de pap’hum qui en dehors de l’ombre du parasol, rôtit aussi vite qu’un petit cochon de lait
6.    les ouvrages de base du parfait naturaliste – Mais quel est donc ce poisson ?, Mais quel est donc cet oiseau ?, Mais quel est donc cette fleur ?, Mais quelle est donc cette roche ?, Heureusement Mais quel est donc cette baie, cette anse, ce golfe ? existe sous forme avantageuse de carte IGN ;
7.    les instruments optiques d’observation ornithologique sinon la lecture de Mais quel est donc cet oiseau ? tourne à la frustration, du coup Pap’hum accélère la cadence mû par des aspirations sportives fort éloignées du projet inaugural ; du coup Mam’hum, par un sens  aigu du rythme, lui emboîte la pagaie, ardeur payée par d’affreuses ampoules aux mains pourtant protégées par ses gants spécial catamaran acquis lors d’un stage d’initiation ( cata et pas marrant du tout ), et du coup l’après-midi est gâchée
8.    une niche ambulante autrement appelé 4X4 chez les humains ;
9.    une galerie sur le toit, comme on disait au temps glorieux des congés payés et des engorgements sur la N7.
Voilà pour l’équipement. Basique. Fournitures subsidiaires :
1.    une mer – belle, un temps de curé, comme on dit chez les marins, hisse, hisse et ho !
2.    une plage et une mise à l’eau facile d’accès car même si le 4X4 est doté de 4 roues motrices, ce qui est un minimum pour l’appellation contrôlée, parfois pap’hum oublie de changer de boite de vitesse et les roues patinent dans le sable et le moteur s’emballe et je déteste toute cette panique alors qu’on pourrait gentiment frivoliter avec une simple balle de tennis dans l’eau
3.    un public choisi : tout d’abord les vacanciers, qui, en mal de sensationnel, sont à l’affût du moindre événement nautique un peu relevé ( nous trois sur le kayak n’est pas le moins bien apprécié )
4.    mes fidèles : les cousins ultrasonistes, Sister’hum et Richpoupou’hum, son mari. J’ajoute que dans l’affaire, leur rôle n’est pas négligeable. Sister’hum a pour mission d’immortaliser la scène, l’appareil numérique crépite, cliché après cliché, Sister’hum fabrique le reportage de la kayak-sortie ; vite, on sort l’ordinateur de la sacoche, on le met sur les batteries, on lance l’application, les mémoires grincent, les icônes dansent, les raccourcis trouvent leur chemin, le gestionnaire de photos s’ouvre sur le multifenêtrage de mon image et lentement, savamment, ajoute autant de pixels que j’ai de poils sur le dos... Numéroté dans une série, rangé dans un dossier, enfoui au plus  profond de répertoires invisibles, résolu en 1200 ppp, calibré, contrasté, j’apparais enfin, dématérialisé : je m’appelle Img2006-12-R04 202624JPG. Quand à Richpoupou’hum, entraîné au vélo comme le héros des triplettes de Belleville, c’est sur son appui musculaire que mes parents hums compte. Il est illusoire de croire en effet  qu’un chien – même bon nageur – monte de plein gré sur un si frêle esquif, notamment lorsqu’on pourrait gentiment frivoliter avec une balle de tennis dans l’eau et que le chien en question a de la suite dans les idées. C’est mon cas, disons-le sans vergogne. Et comme la triangulation est encore le meilleur dispositif de capture, Richpoupou’hum offre un concours qu’en l’absence duquel, la course-poursuite qui s’ensuit est à se taper le postérieur par terre tellement elle est inefficace pour les uns et distrayante pour l’autre. Même en ces après-midis de chaleur suffocante, rien ne vaut un petit galop, et hop un écart vers la droite et hop vers la gauche pour diversion ! Comme c’est amusant et comme Mam’hum est attendrissante avec son « Si tu viens, tu auras une récompense ! » C’est à pisser de rire, ce dont je ne me gène nullement dans la mesure où depuis peu, j’ai cessé de faire comme les filles, levant la patte du plus haut que je peux - quitte à risquer l’effondrement - sous l’émotion d’une pulsion hormonale délicieuse et irréversible. J’abuse volontiers de cette nouvelle disposition. La moindre roue de voiture, la moindre tige d’asphodéle, le moindre sac de plage est prétexte à manifestation de virilité : heureux, fièvreux, je lève la patte et arrose, si ce n’est généreusement, parcimonieusement un territoire à la mesure de mon esprit de conquête ! Mam’hum observe cette évolution et avec la fierté d’une mère répand la bonne nouvelle autour d’elle à la fréquence où moi, j’y joins le geste. Il peut arriver néanmoins que la situation en devienne embarrassante car uriner sur le tas de sable du voisin est contraire aux règles d’hygiène des humains. Pourtant, à ma connaissance, les humains ne mangent pas de sable, ils mangent parfois la poussière, dit-on. Bref, Richppoupou’hum, grand manager d’hommes, surgit au moment où on l’attend le moins et me ceinture de ses bras. Fait comme un rat, je me dis. La course m’a essoufflé, je tire la langue comme un pauvre hère mais ignorant la crise cardiaque qui me guette, mam’hum m’embarque sous les regards ahuris et amusés des vacanciers pour lesquels nous avons interprété cette comédie grandguignolesque.
5.    Je disais donc un kayak et ses petits accessoires, une mer, deux kayakistes chevronnés, un public à divertir. Et nous voilà partis. Moi, en figure de proue ! Le vent me siffle aux oreilles, retrousse mes babines. Je suis sidéré. De plaisir et de crainte. Qu’on me donne des pagaies et suant entre les hin et des han, je montrerai au monde entier à quelle énergie je vais puiser ! Celle de la mer, la grande bleue, celle de la poussée d’Archimède ! Mais bientôt, la houle me soulève le coeur, mon système vestibulaire décroche, le vertige m’enfonce ; de proue, je voudrais me faire petite cuillère à écoper, m’aplatir sur le plastique et mêler mes sanglots à la vague d’étrave... Mam’hum, alerté par de soudains hoquets, pressent la déconfiture. C’est que de la plage, on nous observe, on nous filme, on commente l’exploit ! Un peu de sang froid me dis-je tandis qu’il cogne à gros bouillons dans mes artères. Inutile. Je vom.. [ la suite de l‘épisode n’est accessible que sur accord parental, son caractère pouvant choquer des esprits sensibles. Note de la rédaction]