La langue qui nous habite...

La langue qui nous habite...
La langue qui nous habite...calligraphie encres de chine et gouache de Odile Pierron

mardi 13 mars 2012

le journal de Tempo n°23, chronique d'un chien presqu'humain


Grand concours
«  Inventer la niche de demain »
Les participants sont invités à imaginer, en incluant la contrainte énergétique et climatique, la niche dans laquelle ils aimeraient vivre. Il est donc demandé de réfléchir aux solutions et/ou techniques qui permettront un développement canin responsable, respectueux de l’environnement tout en favorisant la cohésion sociale et la croissance économique.
Les propositions viseront :
1.    la maîtrise des dépenses énergétiques dues aux transports  de coussin à coussin
2.    la gestion des déchets dans le tempotoir
3.    la réduction des nuisances sonores – grognements des humains  et miaulements  -
4.    la réduction des émissions polluantes – radio tempo n’est pas une émission polluante, vous saurez  –
5.    la reconquête des friches du jardin.



10 000 croquettes à gagner
L’équipe gagnante
recevra 6 000 croquettes.
Les deux autres équipes
primées se verront
remettre respectivement :
2 500 croq’s et 1 500 croq’s.



Le plus tôt possible
Clôture des inscriptions
et remise des dossiers



jeudi 8 mars 2012

le journal de Tempo n°22, chronique d'un chien presqu'humain


Je demandais récemment : l’amour existe-t-il ? Je m’aperçois maintenant que cette question est incomplète. L’amour existe évidemment, je l’éprouve pour Mam’hum, et ce, de mémoire de chien, depuis toujours. La vraie question est : l’amour existe-t-il durablement ? Non pas ces embrasements perfides à la Casanova, non plus ces flirts de midinette ou ces passades donjuanesques. Ces émois-là, s’ils sont plaisants, n’en sont pas moins terres stériles sur lesquelles ne poussent que griffes de sorcières, votre continental chiendent. Encore que l’on voit dans la littérature des coups de foudre incendiaires que la raison ne pourrait éteindre de son camion de pompier et qui ravagent maquis entiers avant qu’ils ne renaissent, dit le berger, cent fois plus beaux[1].
Mais, soyons honnêtes, ce qui fait tourner la tête n’est pas conquête en soi mais bien la certitude que l’on obtient de l’autre de n’être abandonné. Je sais, cette vision de l’amour peut provoquer chez le lecteur, indignation. Comment ? Aimer n’est-il pas désintéressé, don de soi, et tout le tralala ? Je pense que non. Et c’est même à la force de la peur de l’abandon que l’on mesure l’attachement. On ferait tout pour ne pas retourner à l’état de solitaire que pourtant la vie dans sa perspective ultime – la mort – est et sera. Je ne peux en dire davantage, sans descendre dans mes profondeurs et tourner freudien. Je m’arrêterai donc là, laissant au lecteur le loisir de m’éditer, euh, non, de méditer ma perception.

Toutes choses étant égales par ailleurs, - j’aime ces introductions qui posent son orateur - l’amour peut-il connaître un developpement durable ? Autrement dit, peut-il être viable, vivable et équitable ? L’amour est une planète. Et dieu sait si l’amour souffre de l’effet de serre ! L’amour est en danger. Voilà la vérité[2]. Car nous avons abusé de ses surfaces arables, de son énergie fossile et de ses trésors de bienfaits, sa chicorée en somme. Nous l’avons saignée ! Nous l’avons épuisée ! Je me souviens de mes exigences maintenant : je voulais de Mam’hum non pas une caresse, mais deux, mais trois, imaginant benoîtement ses chaudouxdoux renouvelables. Quelle erreur !  Il eût fallu les partager, et songer aux plus démunis, chiens sans abri, sans leur Mam’hum, leur puits. Il eût fallu à chaque plante mâchonnée, replanter et ainsi cultiver notre petit potager, tel que le recommandait Voltaire. Il eût fallu fonctionner basse consommation et stopper net toutes nos pollutions. Oui, il eût fallu. Mais c’est trop tard. Le mal est fait. Alea jacta est,  disait César, enjambant le Rubicon ;  fini de jacter, je traduis. Il faut agir ! Et vite ! car le niveau des océans monte, le désert avance, les cataclysmes les plus violents sont imminents, et les vendanges de plus en plus précoces ( nous commanderons bientôt notre Chianti à Edimbourg et notre Riora au Canada… j’en frémis ).
Sauvons notre planète ! 5 minutes de répit pour les croquettes !  Et ces slogans, ces symboles, s’ils sont puissants, ne sont en fait que sparadraps sur jambe de bois. J’ai convaincu Pap’hum : c’est une organisation qu’il nous faut, une Stratégie Conjugale de Developpement Durable, des objectifs, des axes, des orientations, des défis, des enjeux, des agendas, des chartes, des engagements, des conférences, des sites dédiés et des rapports. Hola ! Comme tu y vas, me dit Pap’hum ( Ah ! frilosité quand tu nous tiens… ), un peu de priorité !... Je redescends d’un cran. Un peu de suite dans les idées !... Deux crans. Un peu de… Quand je suis redescendu sur terre, Pap’hum me dit :
-       Tu as raison Tempo. Il nous faut notre Grenelle.
Et d’un coup, c’est un autre homme. C’est le Commandant ! Il se jette sur sa serviette, sort un bloc-notes et un stylo.
-       Toi, tu seras vice-président.
-       OK, Mon Commandant !  Ma mission ? Son nom de code ? Vice ? Vice de forme ? Parfois, mon cerveau fabrique autant de questions à la seconde que poussent les dendrites dans toutes les directions et ç’est comme une bombe atomique.
-       Hou là ! Du calme Tempounet ! Tu t’emballes. Et tu nous fais perdre le fil.
Pap’hum travaille en mode linéaire, le cousin Don Cristobald, en mode simultané. Je file le chercher.
-       Kesaco ? dit-il d’abord en mode texto.
-       On ouvre un Grenelle de l’Emmerdement, euh, non… enfin, on verra plus tard pour le titre.  Tu veux y participer ?
-       Si amico, répond Cousin Don Cristobald, avec l’accent.
-       Mais une chose après l’autre. Tout d’abord, Tempo, je vois que tu n’as pas compris. Le vice-président est le sous-président et moi, je serai le Commandant Président, insiste mon Pap’hum.
-       Ouah ! Ouah !
-       Un petit président, quoi.
-       Ouah !
-       Un présidentounet. Voilà, tu es content ? Oh le gentil chien à son pépère. Bon. Poursuivons. Petit a. les finalités. Petit b. les plans. Petit c. les moyens. Trois colonnes.
-       Et si on faisait une grande fête avec des gobelets en papier recyclé, des assiettes en feuilles de bambous et des couverts…
-        Et une dînette de croquettes non modifiés ? J’ajoute.
-       Ce serait super chouette ! continue Don Cristo. On allurmerait dans toute la maison des petits lampions, on grignoterait des graines de tournesol à l’apéro, et tiens, on ferait un ban aux étoiles, hip hip hourra à toutes les constellations, on danserait tout nu notre hymne à la nature et on chanterait à la bougie la chanson de Souchon, allez Tempo avec moi ! :
«  On avance, on avance, Tous ces petits moments magiques de notre existence ; ouah ouah
Qu'on met dans des sacs plastique
Et puis qu'on balance, ouah ouah
Tout ce gaspi de nos cœurs qui battent,
Tous ces morceaux de nous qui partent, ouah ouah
Y'en avait plein le réservoir au départ.
On avance, on avance, on avance ; ouah ouah ouah !
C'est une évidence :
On a pas assez d'essence ; ouah ouah
Pour faire la route dans l'autre sens. On avance…
-       Désolé de vous contredire, on n’avance pas du tout. On n’a encore rien dans nos colonnes.
Et voilà comment toute une belle énergie créatrice peut d’un coup être condamnée. Pap’hum est un bonnet de nuit. Don Cristo se rassoit, je me recouche sur mon coussin.
- Toute une série de travaux a mis l'accent sur des problèmes globaux graves, reprend-il, je cite 1) environnemment : dérèglement romantique, raréfaction de cadeau potable, abandon des zones primaires d’échanges et des réservoirs de calino-diversité. 2) Social : pleurs endémiques ; outrages ;  petites tyrannies ; réticences ; coups fourrés ; fanfaronnades ; sous-entendus ; conflits ; accroissement des inégalités ; orgueil ; vie de patachon ? ETC. Or, toutes nos activités quotidiennes ne seront possibles que si les équilibres biologiques sont maintenus. S’engager dans le développement durable, c’est répondre aux besoins féminins (le développement humain) avec l’économie comme moyen (y’a pas de petit profit ) et les ressources naturelles comme contraintes (le pauvre sort masculin) . Faisons le point. Quel est l’état de nos ressources ?
-       Pas folichon, repond Don Cristo en retournant ses poches.
-       Bon. Je note : ressources matérielles, point d’interrogation. Ressources intellectuelles ? Nous n’avons pas encore atteint le point de rupture mais l’exploitation de nos idées doit être rationnalisée. Tu confirmes ?
-       Tu veux parler d’un protocole ?
-       Oui.
Je pique un petit roupillon le temps qu’ils élaborent l’ordinogramme ad hoc.
-       Très bien. On teste demain et on ajuste si nécessaire. Cf la roue de Deming. Ressources corporelles ?
Et les voilà à poil. De ce côté-là, c’est plutôt inégal. Notons : des épaules sur lesquelles se reposer ( Pap’hum ) , des bras pour passer vigoureusement l’aspirateur ( Don cristo ) , des jambes pour pédaler dans la semoule ( Pap’hum ) , le dos large ( Pap’hum ), les pieds sur terre ( Pap’hum ), la tête en l’air ( Don cristo ), et sur le torse bien dessiné ( Don cristo ), chemin des dames pour les faire rêver. Sera-ce suffisant ? Rectifications après réflexion : chemin des dames pour la faire rêver, n’allons pas tout faire foirer. Reste à l’étude : les réservoirs de capillarité qui vont inexorablement en s’amenuisant.
-       La perruque ? suggère Pap’hum. Don Cristo répond par une moue. Les implants ? Trop voyant. Le bonnet de rasta ? La casquette du Père Bugeaud ? Le canotier de Maurice Chevalier ? Le casque de moto ? Le turban de Lawrence d’Arabie ? Le sac plastique recyclable ??? Une commission examinera la faisabilité de chaque action, assortie d’un coefficient de pondération.
-       Venons-en à présent aux ressources spirituelles. Calembours, gags, pitreries, contrepètries, efficacité à amuser la galerie. Bilan ?
-       A la hausse, cher Président ! A la hausse, c’est incontestable. Nous sommes loin d’avoir épuisé nos gisements ! 
-       Voilà un point qui n’est pas mineur… Sans jeu de mot, hein !!!
Eclats de rire, tapes sur le ventre et franche gaieté et surenchère de bons mots et re- éclats de rire et tapes sur le ventre.
Je rappelle le principe suivant lequel le développement durable, c’est répondre
aux besoins féminins avec  l’économie comme moyen. Or, ils en font des tonnes. Et dans ce domaine, l’exagération confine au ridicule. Pap’hum n’est pas d’accord. Je développe. Pap’hum n’est toujours pas d’accord. Don Cristo reste neutre et va se déboucher une bière. Quand il revient, nous sommes enfin tombés d’accord : de toute façon, Mam’hum est le meilleur public. Elle rit d’un rien, elle accueille de ses faveurs  toute bouffonnerie, elle s’esclaffe à la moindre plaisanterie, même quand elle ne la comprend pas ; on lui chatouille les zones gélogènes (aisselles, côtes, plantes des pieds) : elle se tord de plaisir  ; elle renoue avec sa prime enfance avec "Je te tiens par la barbichette, le premier de nous deux qui rira aura une tapette..." car avouez-le, c’est irrésistible ; elle pique de longs fous rires en ouvrant grand la bouche comme une petite fille, c’est dire si elle se presse de rire de tout… de peur d’être obligée d’en pleurer. Et à la voir ainsi, tordue, mdr[3], nul ne peut résister à se laisser aller à pareil abandon et c’est dans une coopération de diaphragmes, une meilleure combustion de l'oxygène, plus sûre expulsion des déchets, plus grande commotion cérébrale, tous systèmes cardio-vasculaires, systèmes digestifs et métabolismes généraux confondus, que se poursuit la discussion. Car le rire est communicatif, autant que le bâillement. « L'homme ne peut jouir de ce qu'il sait qu'autant qu'il peut le communiquer à quelqu'un. » disait Giacomo Casanova, avant moi.
Chère Mam’hum, notre rayon de soleil, notre astre, notre vitamine A. Chère ? Non, voyons. Une mam’hum, ça coûte rien.

Fin de la session de notre Grenelle. Reprise des discussions ultérieurement. Petite collation prévue ; possibilité de se connecter en Wifi.







[1] Comment ça, je regarde trop les feux de l’amour ??? N’importe quoi … 
[2] Si vraiment elle dérange, ma fortune est faite. Faites le calcul : Al Gore retire de chaque conférence 500 000 dollars, tout frais annexes payés. J’en suis à ma 22ème ! Ce serait le Jack-tempote !
[3] Mdr : morte de rire, abréviation courante en mode texto.

lundi 27 février 2012

Tempo cède exceptionnellement la parole aux membres de l'atelier présents lors de notre réunion-anniversaire....

 Baiser volé
- Mamina, regarde ce que je t'apporte, ta photo d'amoureux avec Grand-Père ! Tu sais où je l'ai trouvée ? Au puces. Comment se fait-il qu'elle se retrouve chez un marchand de vieilles cartes postales ?
- Tu sais, à l'époque, dans la rue, il y avait des photographes qui vous proposaient de vous tirer le portrait. Alors, on a dit oui et on s'est embrassés pour un beau souvenir. Sans doute, le professionnel a-t-il été content de son œuvre et comme il avait le négatif, il en a fait des reproductions.
- Et bien dis-donc, tu étais célèbre sans le savoir.
- Eh oui mon chéri, c'était le bon temps et ta maman n'était pas encore née. Hélas, l'amoureux de la photo nous a quittés !
Tendrement, le petit-fils console sa grand-mère et lui promet de revenir bientôt.
A quelques temps de là, il flâne dans le quartier du centre Pompidou et s'arrête devant les vitrines de souvenirs. Alors qu'il fait pivoter le tourniquet de cartes en noir et blanc sur le vieux Paris, il tombe en arrêt sur la fameuse photo, neuve cette fois, et en de multiples exemplaires. Il l'extrait du présentoir, la retourne et lit « Le Baiser de l'Hôtel de Ville », Robert Doisneau, 1950. Il l'achète et court chez sa grand-mère.
- Tu as vu, ta photo est toujours en vogue. Mais qui est Robert Doisneau ?
- Oh chéri, c'est un grand photographe et je vais t'avouer quelque chose : tu vois, la jeune fille qui passe derrière le couple, eh bien, c'est moi !
- Quoi, alors ce n'est pas toi ni Grand-Père qui vous vous embrassiez ?
- Non. Mais ces amoureux nous ressemblaient et ils nous plaisaient tellement, qu'on s'est identifiés à eux, c'était comme un jeu et finalement, on a fini par y croire nous-mêmes.
- Quelle cachotière tu fais !
De retour chez lui, le garçon recherche Robert Doisneau sur internet et apprend que ce cliché, légendaire, s'est vendu dans le monde entier à plus de 400 000 exemplaires. Et même, qu'un couple  a prétendu s'être reconnu. A tort, Doisneau ayant remis la photo aux modèles. Les jeunes, de vrais amoureux, avaient posé car l'artiste n'aurait jamais osé les saisir sans leur demander leur avis. La vie les avait séparés et 40 ans plus tard, ils se sont retrouvés quand il a fallu démasquer l'imposture. Enchanté de l'histoire, le garçon achète un immense poster du « baiser » et l'offre à sa grand-mère :
- Tiens Mamina, tu l'as bien mérité car toi, au moins, tu es sur la photo !
 Françoise G.


Tableau perdu
J'avais peint un tableau très coloré, spécialement conçu pour l'anniversaire de ma meilleure amie.
Je savais que celle-ci appréciait ma peinture et je souhaitais lui faire un joli cadeau pour une occasion inoubliable.
A priori, elle fut agréablement surprise et exposa immédiatement mon oeuvre dans son salon.
Puis, un jour elle déménagea et je ne vis plus le tableau dans son nouveau nid.
J'ai pensé qu'elle l'avait oublié dans un des nombreux cartons qui n'avaient pas été vidés.
Un dimanche ensoleillé, je décide de faire une promenade à la brocante, je cherche, je fouine, et je remue de nombreux objets en quête d'un cadre ancien.
Je remarque une pile de toiles amoncelées dans un coin.
Je fouille et me dis que si je ne trouve pas de cadre, je vais peut-être trouver un tableau magnifique.
Et, surprise, je trouve au milieu de ce tas, mon joli cadeau oublié, abandonné et perdu.
Je me sens trahie et déçue par cette amie que je pensais fidèle.
Pourquoi s'était elle débarrassée de cette toile qu'elle semblait apprécier?
Par manque de place pour l'exposer?
Par indifférence pour mon talent?
Je me posais tant de questions et ne trouvais pas de réponse.
J'avais le tableau dans les bras quand un passant s'approcha et m'en demanda le prix.
Je lui répondis que je n'étais pas la vendeuse mais plutôt l'acheteuse de cet objet.
Déçu, il insista, m'arracha le tableau des mains et l'inspecta curieusement.
Je dois absolument acheter ce tableau me dit-il, voulez-vous bien me le céder?
Je lui demandais la raison de ce choix, et surprise, j'appris qu'il avait trouvé ce tableau oublié au fond d'un carton, près des poubelles, il voulait le récupérer car la toile appartenait à son amie, mais étant pressé, il ne l'avait pas prise immédiatement.
Quelques minutes plus tard, le tableau avait disparu, quelqu'un d'autre étant passé là.
Il savait que son amie tenait beaucoup à ce tableau et il voulait donc le lui restituer.
Heureuse de connaître enfin pourquoi mon oeuvre se trouvait sur cette brocante, je lui laissais acquérir le tableau perdu.
Le hasard existe-t-il vraiment ? Je me le demande encore !
Marie Madeleine


Nounours
Il faisait beau et on se bousculait presque sous les hauts platanes, le long de la mer.
Beaucoup de vendeurs avaient étalé leurs merveilles par terre, sur de vieux draps mais les plus chanceux étaient tout de même parvenus à installer leurs planches sur les tréteaux qui leur servaient de table.
Je profitais de la ballade, sans but réel quand je l'ai vu, assis là, tout seul, abandonné entre quelques poupées en costumes folkloriques défraîchis et une collection de guerriers en plastique échappés de la guerre des étoiles...Appuyé contre une cuisine complète pour la dinette,  Nounours regardait devant lui, comme s'il cherchait une connaissance dans cette foule anonyme.Des larmes de lumière brillaient dans son regard  de verre et je me suis tout a coup sentie coupable.
Quelques mois auparavant, j'avais offert  Nounours a cet infernal petit neveu qui était venu a la maison et qui avait voulu l'adopter : comment refuser ( a mon âge !) de confier un ancien jouet ! Alors j'avais grimacé un sourire hypocrite en laissant partir l'ours en peluche, mais recommandant tout de même de faire très attention car....il était vieux, et un peu abimé !
Il avait été très beau, Nounours, je m'en souviens encore : il mesurait au moins soixante centimètres et sa fourrure chatoyante était douce et soyeuse quand je le brossais avec tendresse. On avait plusieurs fois recousu ses oreilles particulièrement fragiles, mais il n'en avait pas souffert.
Aux puces ! Je n'en croyais pas mes yeux...l'ami de mon enfance, le confident de mes chagrins, celui que j'avais câliné était a vendre ! A n'importe qui, au hasard et pour  quelques centimes d'euros, des années de souvenirs allaient disparaitre.
- Un euro?
- Allez, donne-moi cinquante centimes...c'est bon
C'est dans ce marchandage que Nounours  allait finir. Ce témoin de ma propre enfance que j'avais confié à ce diable de neveu était monnayé, discuté pour quelques centimes !
Je sortais rapidement deux euros de mon sac et intervenais pour racheter la peluche sous le regard médusé du gamin qui avait fait la première offre.
Je m'emparais avec précaution de Nounours, et veillant à ne pas me faire trop remarquer par ma nouvelle acquisition, je m'éloignais sans me retourner.
Françoise M


Maille à l'endroit
Ce jour-là, je l'attendais avec plus d'impatience encore. Le matin même, j'avais terminé le dernier rang, in extrémis ; un cadeau de Noël ne pourrait souffrir d'ajournement ! m'étais-je dit. Nous étions donc le 24 décembre, la dinde était au four et le pudding, au frais, à la cave. Il arriva à 20 heures précises avec cette ponctualité des gens droits, aussi respectueux du temps des autres que du sien. J'avais déposé mon chef d'oeuvre au pied d'un sapin fictif, ostensiblement, emballé dans un joli papier avec force bolduc. Je ne pus attendre les douze coups de minuit, aussi invitai-je mon petit ami à ouvrir le paquet ayant, rang après rang, pelote après pelote, imaginé cet instant où étaient condensés mes espoirs, mon amour, ma tendresse. Précautionneusement, il ôta l'emballage. Elle était là, entre ses mains, annonçant les rigueurs de l'hiver et la douceur du confort. Immédiatement, je l'enjoignis de l'essayer, de l'inaugurer en quelque sorte et ouvris la fenêtre en grand cherchant à créer les conditions les plus réalistes qui soient afin que la sensation éprouvée le renseigne sans erreur possible sur le bénéfice qu'il allait tirer de mon accessoire. Devant le miroir du salon, il prit alors les poses du skieur, content. J'avais atteint mon objectif : il ne quitta pas mon écharpe de la soirée. Et quand il partit, je la lui nouai autour du cou avec l'affection d'une mère.
L'hiver passa entre froid et redoux, neige et pluie. Quand je voyais mon ami, je constatais avec satisfaction et fierté qu'il la portait à chaque occasion. Vint le jour, un 19 février, où je longeai les puces, empruntant ce raccourci pour rentrer chez moi. Non ce n'était pas possible !!! Sur un stand, à même le sol, parmi des vêtements usés, des tenues déformées, des fripes amoncelées, gisait mon écharpe de laine... Les gens fouillaient l'amas de vêtements, retournaient les doublures, soumettaient les étoffes à toutes sortes de manipulations ; je ne craignais qu'une chose : qu'avant même d'y parvenir moi-même, une main possessive la soulève et l'emporte contre quelques pièces. Ma crainte se doublait d'une sotte superstition : l'écharpe, ce lien entre nous, symbole de ma patience et de mon attachement ne pouvait être portée par quelqu'un d'autre sous peine de mettre en péril notre amour. J'étais bouleversée. sans trouver d'explication, j'échafaudais hypothèse sur hypothèse accusant déjà mon partenaire de s'en être débarrassé, lassé de ce noeud autour du cou. Quand, tout à coup je compris. L'homme qui tenait le stand, se retourna, je reconnus mon ami, blouson ouvert, chemise débrayée, il avait enlevé son écharpe et l'avait posée, à cet endroit-là...
Odile


La messe est dite
Hasard... Vous dites hasard... Il faudra chercher au-delà. l'au-delà des choses et leur signification profonde. Nicole, ce jour-là, désoeuvrée et un peu esseulée se perdit au marché aux puces tout proche. Le soleil était présent, la foule dense et anonyme, un milieu idéal ou noyer cette légère angoisse qui commençait à l'effleurer et qu'elle espérait piéger en faisant cet inhabituel détour par les puces. Tiens, ds bouquins... d'un regard sans conviction, elle parcourut la table, lu des titres qu'elle oublié aussitôt. Tout-à-coup, son regard s'arrêta médusé. Son coeur, lui, s'accéléra, son corps trahit une émotion que sa pensée n'avait pas encore engrangée, qu'elle se refusait à engranger. ce livre, là-bas, au bout du parcours, c'était lui. Son livre de messe ! Celui-là même que son père, il y avait quinze ans, lui avait offert pour sa communion, qu'à l'époque on appelait solennelle. Son entrée dans l'adolescence, un lieu de désir et de promesses, la vie qui s'ouvrait et...ce livre ! Que faisait-il là ? Ce n'était pas un rêve ? Elle le prit dans ses mains  tremblantes n'osant l'ouvrir... Elle attendit. Enfin, elle l'ouvrit. A la première page, il y avait un post it attaché. " A Marie-Noelle, pour sa communion, affectueusement, Jean." Ce livre, qui avait disparu de la circulation et qu'elle cherchait en vain depuis tant d'années était là. Aux puces, et à l'intérieur, la signature, au bas du post it était celle du père, son père. Il était destiné à la fille de sa maîtresse récente. Nicole ne s'en relit pas. Comment avait-elle pu oser et par ce geste avait-il pu tomber si bas ?
Marie Dominique


Perdu
C'est dimanche. Je flâne aux puces, à la recherche de je ne sais quoi. Les objets m'intéressent peu mais les livres, pourquoi pas ? Il y en aura bien un qui attirera mon attention...Hélas, la pêche n'est pas bonne ce matin, ça fait une heure que je traîne. Un dernier étal et c'est là que je retrouve une couverture familière. Les souvenirs me reviennent, notre première rencontre... La tranche un peu jaunie, tout y est, même la pliure de la couverture. Je l'ouvre et je reconnais ma dédicace sur la page de garde. Je t'avais offert A la recherche du temps perdu.  Tu n'as pas perdu ton temps pour t'en débarrasser, ni de moi, d'ailleurs, t'aurais-je fait perdre ton temps ?
Maurice



Fils de laine
Toute pleine d'un entrain enthousiaste, happée par l'appel de la brocante, armée de mon panier rose, je fais mon entrée triomphante en pays favori et jamais tout à fait conquis, les puces. Le nez au vent du bord de mer ajaccien, le coeur battant de la chasseuse-chineuse, les yeux armés de détecteurs laser, je vibrionne au milieu des mille trouvailles comme une abeille butineuse dans la ruche à miel. Tout à coup, je me fige, le vent ne souffle plus, mon coeur s'est arrêté de battre, mes ailes tombent et mes yeux se voilent : là, au milieu de tous ces trésors, de toutes ces promesses de mille et un bonheurs, je reconnais cette écharpe, la seule écharpe que j'ai tricotée dans ma vie et que j'ai recommencé avec amour plusieurs fois pour l'offrir, le coeur battant d'amour, à l'élu de mon coeur de l'époque, époque pas si lointaine vu l'étendue de la douleur assénée au creux de mon estomac. La voix enrouée, je demande en un souffle au monsieur qui la vend le prix de l'objet de mes tourments. "Oh, 5 euros, me dit-il, le monsieur  me l'a vendue 4 euros". mes jambes flageolent, les bras m'en tombent, je suis anéantie. "Mais, reprend le monsieur d'un ton pensif et rieur, vous êtes si charmante que je vous la laisse pour 2 euros e en prime, je vous invite à partager un café avec moi !" Je quitte l'écharpe des yeux pour observer mon vendeur : il est grand, la cinquantaine de beau gosse avec un sourire plein de bienveillance. Mon coeur se remet à battre doucement, mes yeux s'éclaircissent, mes jambes me portent de nouveau. D'un ton clair qui ne porte plus le voile, j'exprime avec un petit sourire : "D'accord, c'est gentil à vous." Et puis, tout à coup, dans ma tête, se dessine l'amant passé à qui je fredonne en pensée cette petite chanson : Alors, tu veux ou tu veux pas ? Si tu veux, tant mieux, si tu veux pas, tant pis, j'en ferai pas une maladie...
Sandrine


Plaisir d'offrir
Ce foulard, je l'avais choisi avec soin : couleur, matière, texture. Il devait correspondre exactement à certains critères afin de provoquer une réaction particulière chez son récepteur. le récepteur en question, en l'occurrence une réceptrice, était ma belle-mère. Le cadeau fut offert le matin de Noël et provoqua comme prévu des exclamations éblouies sur mon "bon goût" et "mon aptitude à déceler ce qui fait vraiment plaisir". Le processus était enclenché. Au bout de six mois, je retrouvai le foulard en question ( pièce unique issue de l'atelier d'un créateur ) négligemment jeté sur un tas de fripes dans un vide-grenier. Un petit sourire flotta sur mon visage. le stimulus avait produit la réaction escomptée : 1.démonstration de joie hypocrite, 2. évacuation du textile détesté. Oui, ce foulard, je l'avais choisi avec soin : couleur, matière, texture à l'opposé exact de qu'aurait pu apprécier ma belle-mère. Bilan : expérience extrêmement concluante, à renouveler.
Patricia

mercredi 22 février 2012

le journal de Tempo n°21, chronique d'un chien presqu'humain


Saperli-tempo-pette ! Nous voilà bien lotis ! Le cousin Don Cristobald vient de s’installer chez Pap’hum. Et ce, au motif de la camaraderie. Laquelle camaraderie remonte à ma première croquette : au temps de leurs études ! C’est dire si ça fait une paye. L’âge, d’ailleurs, dans sa grande honnêteté a déposé de son lustre sur leur crâne respectif : et  chacun compare d’année en année, penaud, les progrès inéluctables de sa calvitie, signe attestant sans ambiguïté que la fraîcheur est bel et bien révolue ; le chien aboie, la caravane passe...
C’est pourquoi, il me semble que le prétexte d’avoir en des temps reculés partager même chambrée, même pique-nique sur un coin de table encombrée, même zéro pointé en mécanique hydraulique est un peu tiré par les cheveux, dirais-je, finement allusif. Mais bon. Tant que le cousin D.C. ( pour Don Cristobald et non Délai de Conservation, soyons charitable tout de même ), ne déplie pas sa couette dans la tempoterie, je reste neutre. Par contre, si d’aventure l’idée venait à le séduire, je saurais me faire entendre, croyez-moi… à moins d’en tirer le fructus – vu que j’en ai l’usus et l’abusus - en monnaie de croquettes sonnantes et trébuchantes. Tempo n’est pas un niais. Et j’ai le goût des affaires, des marges bénéficiaires, et pour tout dire de l’enrichissement personnel à 0 pour cent de fiscalité.
Pour l’heure, Pap’hum lui a alloué la chambre jaune, et non loué eu égard encore une fois à ce passé commun qui justifie chez l’un noble désintéressement et de l’autre, la requête. Je le déplore, Pap’ hum n’a ni le goût des affaires ni celui des marges bénéfiaires ; a-t-il seulement le goût des autres en cette période troublée ?  Mais bon, tant que Cousin D.C. ne vient dire ses prières, assis en lotus dans ma niche, je reste coi.
La chambre jaune, qui jadis, avant le départ de Mam’hum, fut salon de musique est désormais chambre à coucher. Car je ne crois pas qu’une fois déplié le canapé-lit, il soit loisible de faire sa gymnastique, de plier les draps ou de réunir une chorale pour chanter du Berlioz, d’autant que le volume de Cousin D.C. déborde largement de sa personne.  Son petit ventre replet  - qui donne le sentiment que ma foi la calvitie n’est pas si incongrue, cela dit en passant - n’a rien à voir là-dedans, je m’en défends ! Non, je veux parler des quelque cinq, six, sept… sacs poubelle d’affaires qui devancent le Cousin D.C. dans ses déménagements. En effet, Cousin D.C. a pour habitude de transporter sa garde-robe non pas dans la valise Delsey chic et sur roulettes bien graissées  mais en sacs poubelle de 50 litres. Surpris ? Quand on connaît Cousin D.C. rien n’étonne. Et je dois dire que je suis assez sensible à cette marque d’originalité ; mais où va-t-il chercher toutes ces joyeuses facéties ? La contenance de ses biens – chiches les biens, hein – représente donc, si mes calculs sont bons, deux petits mètres cubes, en sus de sa masse volumique personnelle, qu’il a fallu loger. Pap’hum, dans une générosité discutable, lui a donc attribué la penderie de Mam’hum en dépit de mes rouspétances car enfin les quelques vieilleries de la pré-citée rappellent à ceux-là qui semblent l’avoir oublié que la maîtresse des lieux est toujours là. Du moins dans nos cœurs tristes. Mais l’affaire en est restée là, je n’ai eu pour audience que ma fidèle Cueillette qui a profité du chahut général pour filer à l’anglaise dans la chambre de Pap’hum après un long bâillement de diva attrapant le contre ut. Zen attitude que j’envie parfois tout en sachant que l’action est mon mode d’existence ; au verbe faire, je me trouve sublime. Aussi, ai-je prévenu illico Mam’hum. Mais là aussi, déconvenue : Mam’hum approuve et félicite même le jeune couple ! Ne nous méprenons pas. J’emploie là cette tournure de langage, à l’imitation, voire l’encouragement, de Cousin D.C. dont l’humour a le mérite de tourner en dérision les situations les plus critiques. En effet. Oui, les plus graves, sans rien exagérer. Non, je vous assure,  car le malheur qui s’abat aujourd’hui sur notre niche, hélas trop masculine, n’a plus de commune mesure. Je résume. Si Pap’hum a perdu sa Mam’hum – sans dix retrouvé, non Cueillette, non, s’il te plaît !!! - ; Cousin D.C a perdu lui aussi sa Donna   Cristobaldine ! Total des courses : non pas une, mais deux de perdues. Bilan lourd pour une si petite niche…
C’est dire que leur décote n’est que litote. Plus prosaïquement, c’est la déconfiture. Désolation au petit déjeuner. Indignation au déjeuner. Dépression au dîner. A ce régime-là, là, ma bonne humeur se délite. Je ne vous dis pas l’effet désastreux que produit sur un jeune chien adulte un tel modèle, par ailleurs. Moi qui nourris le secret espoir de fonder avec la Tempête de mes rêves une meute nombreuse, et ce, allocation animale ou pas, car je ne subordonne pas la natalité aux avantages financiers, moi que la nature incline à vigoureuse fécondité, moi dont le cœur tout doux appelle à sa moitié, moi qui suis taillé pour la passion, je m’interroge.
Que penser du couple ?
De la désunion de deux êtres, faits l’un pour l’autre ( je cite ) ?
Le désamour existe-t-il ?
Et en définitive, l’amour existe-t-il ? saperli-tempo-pette !

Je lance ici un SOS. Car de toutes mes certitudes, je suis dégringolé. Mais de grâce, épargnez-moi les poncifs. Une de perdue, dix de retrouvées, j’en ai déjà soupé.

Cousin Don Cristobald ne se laisse cependant pas abattre. Tous les matins, il dit un je-vous-salue-mari, devant la glace. De cette calvitie, pourrais-je encore tirer avantage ? Aurais-je le dessus sur les plus chevelus ? Et le Seigneur lui répond :
-       A certaines conditions.
-       Lesquelles, grands dieux ? Dites, et je vous écouterai, dussé-je m’en coûter quelques implantations…
-       D’abord, cesser ce narcissisme. Tu as l’égo gonflé et les chevilles enflées. Passons le ventre, que seul un peu de sport pourrait faire fondre.
-       Mais comment me résorber, au sens propre et au sens figuré ?
-       Toi seul le sais.
-       Seigneur ! Mais je ne sais plus rien, rien de rien, je vous assure. Hier encore, je naviguais, pilote hauturier, passais le Pas de Calais, frisou les doigts dans le nez, mais aujourd’hui, je me noie dans mon verre adam.
-       Tu vois, tu t’écoutes trop parler. Tu ne te soucies que de virilité. Ne comptent que ton moi surdimensionné, les occasions de briller en société, et ce n’est pas en faisant le fanfaron dans les dîners que l’on apprend à écouter. Or, tu ne sais pas écouter, tu ne retiens que ce qui te revient. Donna Cristobaldine t’a pourtant donné maintes fois une nouvelle chance ! Mais non, esprit buté et rétroversé, tu ne l’as point entendu. C’est « une épaule sur laquelle se reposer » qu’elle demande. Même si la force évocatrice de la formule peut surprendre ( tu n’as en effet ni la carrure de Clint Eastwood ni la taille de cou de Bruce Willis mais la nature t’a doté d’autres talents oh combien satisfaisants qui, chez eux, au demeurant font défaut cruellement ; je ne citerai que l’usage de la parole, à titre d’exemple ) et ce n’est pas en grevant le budget du ménage par l’achat de nouveaux costumes que les choses s’arrangeront ! Tu dois apprendre à décoder les second, voire troisième degré.
-       Est-ce à dire que l’amour est escalier ?
-       Ré-écoute la marche nuptiale de Mendelssohn pardi !
-       Oh, je vois !
-       Tu ne vois rien du tout encore mon pauvre ami. Tu sais fouiller la mer du haut de la passerelle, taquiner la balise et jouer des haussières mais la vie, la vraie vie, au quotidien, au petit traintrain, la vie de série, la vie en petit, ton orgueil te la dissimule… bip, bip, bip…


Hélas la connexion a coupé, la livebox clignote. Mais c’est bien assez pour une première communication eu égard aux faibles dispositions de l’intéressé. Don Cristobald rebouche le dentifrice, sort de la salle de bain, va mettre sa serviette à sécher car à présent, personne n’est là pour passer derrière lui, essuyer l’eau par terre, mettre au sale son caleçon, voilà la leçon !
Pendant ce temps-là, Pap’hum range les bols du petit déjeuner, remet le beurre au frigo, essuie la table avec le bon torchon, pas celui de la vaisselle. Puis il saisit un crayon.  Un tiret, huile d’olive ; un tiret, sac poubelle ; un tiret, crème fleurette ; un tiret, riz gluant ; un tiret, foie gras de chez Fauchon, non, un tiret, foie gras de chez Fauchon, paté de foie en promotion. Un coup de balai peut-être ? Pouh, à quoi bon ? On ne mange pas par terre… Si justement ! j’objecte. Et voilà notre Pap’hum qui allume une cigarette. De la mollesse, encore de la mollesse, toujours de la mollesse ! Mais qu’ai-je fait aux grands dieux pour hériter d’humains pareils ? Et qui de se plaindre, et qui de renifler, et qui de se mettre en colère quand il faudrait ouvrir son cœur pour en montrer l’envers ?

Pour tout vous dire, je ne sais qu’espérer de cette cohabitation. Je crains qu’ils ne se montent le bourrichon.

J’ajoute que tous les matins, le cousin va faire de la plongée du côté des Sanguinaires. J’y vois là symbole on ne peut plus criant… Croyez-vous que cela aide à remonter la pente ? Franchement ! Non, non et non, c’est pas bon !

mardi 14 février 2012

le journal de Tempo n°20, chronique d'un chien presqu'humain


J’en suis tout bouleversé, tout tourneboulé et tout chamboulé. Permettez-moi cette redondance un peu désuète mais c’est pour dire que le sentiment dure. En effet, j’ai reçu par wouawouadoux un mot de mes plus fidèles lecteurs, je veux bien entendu par cette périphrase flatteuse désigner mes cousins ultrasonistes.  Un mot, que dis-je ! cents mots, mille mots ( car je compte les sous-entendus que le cœur garde en réserve de peur d’éclater ), plein de gentillesses. Mais jugez par vous-même :

A l'instar de JK Rowling, vous décidez - nous lisons entre les lignes ou notre angoisse mal négociée nous trompe - de vous  taire. Haro sur cette décision unilatérale et cruelle ; nous défendrons bec et ongles notre Tempotter... Avec lui, nous perdrions un témoin ajaccien de choix, tantôt poète, tantôt philosophe qui nous renseigne tant sur la macro que sur la micro-histoire de l'ile de beauté.

Fini, les lectures tempociennes, un peu tempo tard parfois, assis tous les trois sur le canapé de la villa Curial, ou nous nous employions à nous dissimuler mutuellement nos larmes.

Un héros est propriété de ses lecteurs ; le romancier se contente de le suggérer. Non, non, et re-non !!! Nous ne voyons, quant à nous, aucune bienveillance à autoriser ce crime de lèse-majesté : "cesser de faire parler de moi"...

Dans un sursaut, nous nous disons que peut-être n'est-ce là que caprice de star, abandon de scène pour mieux mesurer l'attachement des siens ? Une RRR (réponse rapide par retour) s'impose ! .

Vos bien dévoués lecteurs.

Comme il est touchant de voir à quel point son existence est le précieux bien des siens ! Quoi de plus émouvant aussi d’imaginer ses lecteurs dans ces conditions matérielles si royales : assis sur le canapé de la villa Curial … Oh comme l’évocation a de beaux atours ! Comme il est doux de songer que les affres de la création s’achèvent là, dans le douillet de la plume, les rondeurs d’un sofa. Et c’est justice car la souffrance que nous endurons, nous, auteur, compositeur, facteur de mots, artisan de l’être, vaniteux d’entre les vaniteux qui déjà préjuge à la qualité de son petit comité de lecture familial même accueil mondial, oui ce don de la parole que nous portons tantôt comme une déformation honteuse tantôt comme un mal sournois ne peut se supporter qu’à condition de beauté et c’est là tout le bienfait d’être lu car la beauté est du côté de celui qui lit, de celui qui donne aux mots malhabiles son oreille absolu. Voyez comme c’est bien dit ( le lecteur peut relire ce passage pour en saisir toute la profondeur ). 
Encore merci mes chers petits musichiens qui me révèlent jour après jour en quelle hauteur vous me portez !... - laquelle hauteur par un effet paradoxal m’incline à l’humilité, c’est promis.
C’est donc humblement que je continuerai ce 20ème épisode, avec pour seule ambition de vous distraire sans omettre de vous instruire car l’observation de l’animal ne peut qu’éclairer vos petits esprits façonnés au tour régulier de la musique sur le fonctionnement de l’humanité. Certes, ce passage est bien dit mais fort de ma précédente résolution, je ne suggère en aucune manière au lecteur de relire ce passage pour bien en saisir la profondeur, le lecteur aura d’ailleurs compris car il est loin d’être bête, celui-là.
Et c’est là le début du talent. Ne jamais sous-estimer son lecteur. Or, cette loi souffre de nombreuses exceptions comme je vais vous le démontrer.

1. Le mauvais écrivain est celui qui prend le lecteur pour un crétin : il dit tout et c’est affligeant. Ainsi :
« La cafetière en verre pirex fumait sur la table en ébène de macassar, vernie en cabine. Les bols étaient vides. Même le sucre, encore dans le sucrier, ne venait affaiblir cette vacuité, chère aux moines chinois que l’on voit, silhouettes incertaines dans les brumes d’altitude, peintes d‘un seul coup de pinceau inspiré sur les rouleaux du 19ème dès lors on les déroule à la lumière. »
Petit commentaire de texte. La cafetière en verre pirex fumait sur la table en ébène de macassar, vernie en cabine. En quoi la cafetière fume-t-elle davantage quand elle est en pirex ? Je l’ignore. La précision est donc superfétatoire. Coupez. En quoi, la table en ébène de macassar, n’en est-elle pas moins table ? d’autant que tout le monde connaissant l’ébène l’imaginera noire cette fichue table ; or, l’ébène de macassar est un joli bois ondé aux reflets cuivres. Et là le lecteur l’a dans l’os ! Cette précision va donc à l’encontre même de l’évocation souhaitée. Coupez. Vernie en cabine : on connaît la carrosserie vernie en cabine, mais l’ébénisterie ?  Rien n’est moins sûr. Là encore, cette exactitude coûtera au lecteur moment de trouble qu’on pourrait lui épargner. Quant au sucre, on ne voit aucun rapport avec les moines, mais alors là aucun. Coupez.
Hélas, ils vont comme une nuée de sauterelles chaque année à la même époque s’abattre sur le monde de l’édition.

2. L’écrivain médiocre est celui qui prend le lecteur pour un ignorant : il dit tout ce que tout le monde sait. Ainsi :
« La cafetière fumait. Avant d’être dans le bol, le sucre était dans le sucrier. »
Petit commentaire de texte. Certes, il n’est pas inutile de rappeler qu’une cafetière n’a d’intérêt que lorsque le café est prêt, donc chaud, c’est la moindre des choses. De même, insister sur le fait que le sucre se conserve mieux dans un sucrier qu’au congélateur ou fumé au bois de hêtre évitera bien des déboires à un extra-terrestre venant d’emménager dans une kitchenette dont la valeur locative déjà estimée à 500 euros, tarif parisien, ne permet guère l’effort dispendieux du congélo. Mais la probabilité d’être lu hors la planète étant somme toute assez faible, même tiré à des millions d’exemplaires, mieux vaut à mon sens n’informer que du strict nécessaire, considérant que la plupart des terriens ont résolu la question de la conservation du sucre en se conformant aux us et coutumes locales ( le bête sucrier ). Mais cet avis n’engage que moi. Pareille analyse de texte au bac littéraire devra par conséquent être pondérée en citant la source : moi en l’occurrence.
Hélas, ils vont comme un raz de marée chaque année à la même époque inonder le monde de l’édition.

3. L’écrivain incompétent est celui qui prend le lecteur pour un naïf : il dit tout ce qu’il ignore lui-même. Ainsi :
 « La cafetière en verre pirex fumait sur la table en ébène de macassar, vernie en cabine. Les bols étaient vides. Même le sucre, encore dans le sucrier, ne venait affaiblir cette vacuité, chère aux moines chinois que l’on voit, silhouettes  incertaines dans les brumes d’altitude, peintes d‘un seul coup de pinceau inspiré sur les rouleaux du 19ème dès lors on les déroule à la lumière. »
Oui, c’est le même texte qu’en 1. Et alors ?
Mon commentaire. Etait-il certain que la cafetière soit bel et bien de marque pirex ? L’a-t-on retournée pour y lire la marque ? Et dans ce cas, que faire du café ? Se le renverser sur les genoux ? Le jeter dans l’évier ? Et si c’était de l’arcopal, hein ? Par ailleurs, a-t-on vérifié comme il se doit que l’ébéniste possède une cabine de vernissage ? L’investissement est de taille, ( ça va chercher dans les 50 000 euros ce gadget-là ) l’a-t-il porté au tableau d’immobilisation comptable ? Quelle marge bénéficiaire réalise-t-il ? Et ça sur le dos du pékin ? Justement, à propos de Pékin, pourquoi restreindre au seul périmètre de la Chine la probabilité d’apparition de silhouettes incertaines dans les brumes d’altitude ? Rien n’est moins sûr, allez sur le plateau des millevaches, et je vous fiche mon billet qu’entre le 15 novembre et le 15 mars, toutes les silhouettes, toutes, absolument toutes, naviguent parmi les brumes, alors, de qui se moque-t-on ? Je vous le demande : De qui se moque-t-on à la fin ?
Car, vous l’avez deviné le comble est évidemment atteint avec ces silhouettes justement incertaines ! M’enfin, si c’est incertain, pourquoi l’affirmer avec autant d’aplomb, au mode indicatif de surcroît ???? Le lecteur, dans sa candeur, croit certain ce qu’on lui dit ! Voudrait-on qu’il croit certain ce qui est incertain ? Comme on le voit : on s’embrouille les pinceaux ( d’où je pense cette référence au peintre ; enfin, je le subodore seulement, car encore une fois, le doute plane à des altitudes que je n’atteins personnellement que rarement. )
Hélas, ils vont comme un mal à l’issue incertaine, chaque année, à la même époque,  mais là rien n’est moins sûr, troubler un peu plus le monde ambigü de l’édition. Ambigû ou ambigü : J’hésite…Quelle certitude obtenir ? auprès de qui ? et dans quels délais ?

4. L’écrivain compétent est celui qui traite le lecteur en bon collaborateur : il dit peu, ( et c’est déjà une qualité ) comptant beaucoup sur le travail de l’autre. Ainsi :
« La cafetière en pirex sur la table en macassar, en cabine. Les bols étaient .... Même le sucre, encore le sucrier.  Ne venait affaiblir cette vacuité, oh  moines chinois, les brumes d’altitude, d‘un seul coup de pinceau inspiré les rouleaux du 19ème dès lors à la lumière. »
Mon commentaire : il serait vain de parvenir à déchiffrer ce texte au saut du lit, du beurre dans les neurones comme dans les yeux. 
Mon conseil : Deux litres de café devraient vous venir en aide. Pirex ou pas pirex, moine ou pas moine, on s’en fout.
Hélas, ils vont comme chaque, à la même, troubler le monde.

5. Enfin. L’écrivain de talent est celui qui se tait sur de tels détails insipides car l’important n’est pas là. L’important est :
 « La cafetière en verre pirex fumait sur la table en ébène de macassar, vernie en cabine. Les bols étaient vides. Même le sucre, encore dans le sucrier, ne venait affaiblir cette vacuité, chère aux moines chinois que l’on voit, silhouettes  incertaines dans les brumes d’altitude, peinte d‘un seul coup de pinceau inspiré sur les rouleaux du 19ème dès lors on les déroule à la lumière. La cafetière de Pap’hum fumait. L’hiver venait et les brumes de novembre descendaient du Vizzavona à la mer. Tempo était venu poser sa patte sur la cuisse de son maître. Le soleil parut. Une bien belle journée s’annonce, aurait dit Mam’hum, et tout le monde aurait acquiescé à tant de bonheur à vivre en 24 heures. »
Mon commentaire : cafetière, d’où hiver, d’où brume, d’où le réconfort de l’animal, d’où l’embellie, d’où Mam’hum. C’est pas compliqué.
Hélas, ils vont vainement chaque année à la même époque tenter le coup dans le monde de l’édition. Mais non.


6. Enfin. L’écrivain de génie est celui qui dit la vérité, juste la vérité. Ainsi :
« Avec Tempo, nous perdrions un témoin ajaccien de choix, tantôt poète, tantôt philosophe qui nous renseigne tant sur la macro que sur la micro-histoire de l'ile de beauté. »
Mon commentaire : continuez, continuez…
Heureusement, il vient comme un maître stimuler ma belle imagination.

lundi 6 février 2012

le journal de Tempo n°19, chronique d'un chien presqu'humain

Je, soussigné, Tempo, interdis que l’on insère ma chronique hebdomadaire ici et requiers de votre haute bienveillance, vous mes dévoués lecteurs, que l’on cesse de parler de moi, preuve de mon refus narcissique qu’ ici, solennellement j’entame, dans un état d’esprit serein mais ferme pareil à l’innocent, sa grève de la faim. Merci.