La langue qui nous habite...

La langue qui nous habite...
La langue qui nous habite...calligraphie encres de chine et gouache de Odile Pierron

jeudi 4 octobre 2012

L'expression de la semaine : "Etre en odeur de sainteté"

Il a été dit, autrefois, que le corps d'un saint émettait après sa mort une odeur particulière, suave qui permettait de le distinguer aisément des autres personnes décédées.

C'est de là qu'au XVIIe siècle est apparue notre expression avec son premier sens indiqué, pour désigner une personne ayant eu de son vivant un comportement si admirable que sa canonisation était envisageable.
Mais avant cela, au XVIe siècle, il existait déjà "être en bonne / mauvaise odeur" pour désigner quelqu'un qui faisait bonne ou mauvaise impression, tant il vrai que les odeurs qui émanent d'une personne qu'on rencontre peuvent parfois inciter à la cataloguer très rapidement.
Furetière indique d'ailleurs "odeur se dit figurément aux choses morales et signifie bonne ou mauvaise réputation". Ce sens n'a pas disparu et il est resté aujourd'hui dans notre expression, la bonne odeur devenant l'odeur de sainteté et désignant, parce qu'il a fait bonne impression, quelqu'un qui est apprécié, bien vu.
Dans ce second sens, le moderne, la locution s'emploie plutôt à la forme négative "ne pas être en odeur de sainteté" pour désigner une personne mal vue par une autre.

lundi 24 septembre 2012

L'expression de la semaine : "A brûle-pourpoint"

Cette expression a une origine militaire. Lorsqu'on tirait un coup de feu sur quelqu'un de très près, à bout portant, on lui brûlait le pourpoint (vêtement masculin qui couvrait le torse, utilisé entre le XIIIe et le XVIIe siècle).

Cette métaphore utilise d'abord l'idée d'efficacité (pour tuer quelqu'un , plus on est près, plus on a de chances de réussir) puis de soudaineté, de surprise (pour pouvoir tirer à brûle-pourpoint sur quelqu'un, il faut le surprendre).

mardi 18 septembre 2012

L'expression de la semaine : "Avoir le béguin pour quelqu'un."

Originaire de Belgique, plus précisément de Liège, le mot « béguin » vient du premier couvent de béguines, au XIIe siècle, où les religieuses portaient cette coiffure faite d’une toile fine. Ainsi, croisée avec l’expression « être coiffé de quelqu’un », qui signifie « être aveuglé par quelqu’un », «avoir le béguin » est rapidement devenue une formule courante pour affirmer l’amour ressenti par une personne.

mardi 11 septembre 2012

L'expression de la semaine : "Donner sa langue au chat"

Autrefois, on disait "jeter sa langue au chien". Cette expression avait un sens dévalorisant car à l'époque, on ne "jetait" aux chiens que les restes de nourriture. "Jeter sa langue aux chiens" signifiait alors ne plus avoir envie de chercher la réponse à une question. Petit à petit, l'expression s'est transformée pour devenir "donner sa langue au chat" au XIXe siècle. En effet, à cette époque, le chat était considéré comme un gardien de secrets. Sa parole serait donc de valeur considérable, et il pourrait s'agir en "donnant sa langue au chat", de lui prêter la parole pour qu'il nous donne la réponse à une devinette.

Définition extraite de l'internaute.com.

jeudi 30 août 2012

Bruits - chapitre 1


1.
Il est arrivé à tout le monde de tomber. Que l’on soit jeune ou vieux, on tombe. Se laisser aller à rêver ? Et tout devient obstacle ; ne serait-ce qu’un coin de trottoir insignifiant vous étale sur la chaussée ; une boite de coca ? Et c’est le K.O. On tombe, à genoux, de tout son long, les quatre fers en l’air. Les statistiques sont éloquentes : à Paris, toutes les secondes, quelqu’un s’écroule pour des motifs connus ou inconnus. On s’éclate l’arcade sourcilière, on se pète une cheville, on part en vol plané ; le pantalon est déchiré, le blouson bon à jeter.
Tomber, quand on est vermoulu. En soixante-dix ans, combien un homme peut-il avoir de kilomètres au compteur, de randonnées du coeur, de marches forcées pour aller bosser ? Un nombre effrayant à faire sauter un podomètre, si tout y était enregistré. Toutes ces allées et venues dans les couloirs de l’existence, un jour ou l’autre, font trébucher.
Lorsqu’on fait les quatre cents coups, on l’a quand même cherché. On se ramasse, on s’essuie, on guette les témoins ; l’entorse n’était pas loin, on rigole, on s’en fout. Le corps, c’est un joujou. Il rime avec cailloux.
Tomber, pourtant rien ne vous flanque par terre : c’est la chute paradoxale, gratuite et pernicieuse, attirant la méfiance de la médecine du travail. Accident involontaire ou excentricité pour se faire remarquer ?
Tomber amoureux. La chute aussi fait mal. L’ordinaire se casse en morceaux. Avant, le temps était pimpant, chic et achevé ; les heures se laissaient ficeler dans des activités bien ordonnées. Il y avait celles pour travailler, pour faire du thé, pour la télé, l’aspirateur, la bonne cuisine au beurre, l’arrosage des pots de fleurs... On distinguait l’urgent non important de l’important non urgent. En un mot, l’efficacité. Les gens jalousaient vos capacités, facultés, facilités. En une journée, vous abattiez de prodigieuses corvées. Le soir, en vous couchant, souvenez-vous, vous étiez fatiguée. Surtout, le désir de dormir fichait la paix à vos voisins de palier. Votre système nerveux parasympathique prenait le dessus après minuit, vos nuits étaient végétatives et vous m’étiez plus sympathique. Exténuée, vous pouviez même ronfler tandis que les ondes thêta berçaient votre hypophyse comme un bébé.
C’était le bon temps. La belle époque de l’élimination toxémique de votre organisme tandis que vous dormiez. Vos nuits étaient de sable. Votre silence était aimable.
L’aspirateur, maintenant, c’est en pleine nuit parce que vous vous êtes mise à vibrer pour un homme soi-disant votre parfaite moitié ou tiens, le téléphone n’aura pas sonné, le dernier tête-à-tête se sera mal passé. Résultat, c’est l’insomnie. Le bruit est votre vengeance ; les acariens, votre délivrance. Vous chahutez la surface corrigée, vous voudriez raser votre moquette comme crâne de bénédictin que vous ne prendriez pas d’autres soins. Sur les tapis vous insistez. Tentures, rideaux, jetés se dépoussièrent en douceur : vous changez les tubes pour des suceurs. Par chance, aucun de ces instruments de malheur n’est encore muni d’accélérateur, sans quoi, cette frénésie serait du ménage à réaction. Il est trois heures du matin. Je plains vos voisins. En fait, je me plains. Je suis votre voisin. Entre vous et moi, un mur : le mur du son, nulle autre meilleure expression.
Encore hier, vous marchiez sur la pointe des pieds, vous coupiez le son des spots de publicité, un demi-poumon vous aurait suffi pour respirer. Comme j’aimais votre petit air sage, vos manières bien élevées... Quand on se croisait sur le palier, on se disait bonjour dans un cliquetis de trousseaux de clés. Puis vous vous esquiviez.
L’été, par les fenêtres grandes ouvertes, nous partagions les mêmes courants d’air ; limpides, ils exportaient vos jolis bruits chez moi, ils pollénisaient le silence et fécondaient l’absence. La goutte d’eau du lavabo, les soupirs des coussins, la vapeur du fer à repasser... j’en reconnaissais la provenance, j’en enviais la douceur.  Qu’ils échappent à votre volonté ou qu’ils prolongent vos pensées en murmures matérialisés, vos bruits m’étaient compatibles ; en receveur universel, je supportais la transfusion.
Comprenez, cette privauté que vous m’imposez aujourd’hui est doublement déplacée par l’anachronisme fâcheux qu’en même temps vous commettez : nous ne sommes pas en été, nous sommes le 2 novembre ; dehors, il gèle à pierre fendre et vos fenêtres sont fermées. Mesure de protection dont je ne peux vous tenir rigueur, un froid polaire ne s’échange pas avec la même gaieté qu’un petit vingt-cinq degrés.
Alors, que s’est-il passé, grands dieux ? Pourquoi, subitement, avoir tout bouleversé ? Vous pensiez peut-être que je serais assez loin pour ne rien remarquer ? Mais, enfin, comment interpréter votre fièvre ménagère autrement que par un sérieux dérèglement métabolique vous mettant vous-même en danger ?
Encore hier, je vivais en paix, sans cette conscience intolérable que derrière la cloison du salon, un être changeait. Pourtant, quelque chose clochait. C’était votre jour de congé. D’abord, vous vous êtes levée plus tôt que d’habitude, il devait être sept heures. Premier indice d’un trouble que je ne pouvais pas encore qualifier. Puis, j’ai entendu le même disque toute la journée. Un : j’en ai déduit que votre chaîne offrait les commodités de la position repeat - ce qui ne me renseignait pas prodigieusement sur les mobiles de votre comportement - ; deux : que cette irrésistible compulsion m’amènerait à plus de souffrances que de déductions ; retenons que la chanson vous plongeait ou dans le délire ou dans l’extase. A dire vrai, les deux effets se manifestaient par alternance, tantôt vous dansiez dans l’égarement le plus complet, tantôt vous restiez prostrée à genoux devant votre chaîne hi-fi comme si la voix était celle de la Vierge Marie, reconvertie aux variétés, blasée des apparitions en privé. Habiter le tambour d’une machine à laver m’eut semblé plus supportable. En fin de journée, l’encéphale en bouillie et les nerfs en charpie, ma fureur moussait, débordant des joints de mon cerveau.

Cela dit, quels reproches pourrait-on vous faire ? Tomber amoureux n’est pas interdit. Cette certitude m’a été confirmée à la lecture de notre règlement de copropriété, il n’existe aucune clause résolutoire ou pénale en cas de sinistre amoureux. L’amour résiste à toute ordonnance. En foi de quoi, aucune indemnité destinée à dédommager du préjudice provoqué par l’occupation abusive du silence et faisant obstacle à l’exercice des droits des habitants, n’est envisageable. La promiscuité est  fatalité.

Pour seule riposte à cette intimité de la mitoyenneté - jadis, pacifique mais à présent exaspérante - souffrez que je m’abandonne à la confusion que vous m’inspirez.

mardi 31 juillet 2012

La notice, extrait du Jeune homme bleu


Non, je n’ai aucun souvenir. J’ai beau cherché dans le passé ce qui a pu se produire. Ma mémoire est obturée. J’avais sûrement des amis, dans quelque galerie qui pourraient témoigner et me décrire toute entière, mais j’ai perdu la trace de mes anciens maîtres, j’ignore dans quel quartier je suis né, qui m’a adoptée par la suite et ce que je représentais alors. Je sais que souvent pareil accident arrive aux tableaux. Cette forme de dégénérescence  touche un tableau sur cent, quand la vieillesse guette, la pauvreté faisant le reste. Le mal est venu sans doute progressivement. On ne perd pas la moitié de soi-même en une nuit. Non. On se perd petit à petit, un renoncement puis un autre, une résignation puis une autre.
A la clinique des tableaux, on m’a installée sur un chevalet propre, sous une lampe blanche. Le médecin a fait une radio aux rayons X pour voir de quelle affection je souffre. Il ne peut encore établir son compte rendu. Il faut poursuivre les investigations. Il a juste émis l’hypothèse qu’un autre personnage complétait la scène. Un enfant, peut-être a-t-il dit. Un enfant ? J’aurais bien aimé avoir un enfant. Il aurait réalisé mes rêves, mis mes paroles au futur, terminé mes actions. Quelqu’un me l’aurait enlevé alors ? Et il n’aurait rien dit car mon visage ne réclame pas d’enfant, trop long et pas de joues pour recevoir des bisous ; une bouche sans sourire, fermée sur des choses sérieuses desquelles les enfants s’en fichent ;  mon menton est sévère et mes yeux sont trop clairs pour dire le velours d’aimer. Je n’ai pas le profil d’une mère, l’enfant est une idée en l’air.
Le médecin a par la suite évoqué un animal de compagnie que j’aurais posé sur les genoux. Un caniche ou un chat, une touche de douceur, tirant sur le jaune orangé, assouplissant l’angle coupant du fond. Pourquoi pas ? Et on aurait récupéré les deux pour un calendrier des PTT ! Me suis-je exclamée, agacée par des supputations sans fondement scientifique. Je suis allergique aux poils, j’éternue et les yeux me brûlent dès lors j’ai un contact forcé avec ces animaux de malheur… ai-je dû spécifier.
Le docteur est reparti à sa machine à rayons X. Je n’ignorais pas qu’un rayonnement prolongé pouvait entraîner la perte de mes cheveux. Je demandai un chapeau. On me l’accorda bien vite, je n’étais pas d’humeur. La séance terminée, le médecin est revenu, cette fois accompagné d’une belle infirmière, aux mains douces et potelées qui a caressé mon mystère, blanc gris comme l’amnésie. Elle avança la thèse d’un décor, l’œil prolongé d’une loupe, un doigt d’aveugle sur ma toile. Peut-être y avait-il là, la trace d’un fauteuil, ou bien d’un bouquet de fleurs. Je la laissai parler. Ses caresses n’étaient pas désagréables, et partant, le souvenir prêt à remonter, qui sait ? J’ai attendu l’amorce d’une image, un reliquat de parfum. J’avais un faible pour le mimosa, peut-être cette odeur un peu âcre et sucrée venait-elle de ce bouquet fantasmé ? Hélas non. Je vis le médecin s’approcher et sans aucune forme de procès, badigeonner mon vide d’un produit agressif aux vertus d’anamnèse. Il frottait par petite touches circulaires avec application en retenant son souffle mais rien n’y fit : je demeurai privée de la moitié de mon intégralité. J’étais prête à pleurer tant ne rien sortir de cette zone d’oubli me mettait au supplice. Le médecin s’énervait, l’infirmière se désolait et moi je les regardais de cet air suppliant que mon invalidité traduisait en supplique. Trop de temps passé dans une remise de musée, trop d’obscurité injustifiée, trop d’inconscience de moi-même m’avaient fait perdre le chemin de moi-même, jusqu’au goût de moi-même ; incapable de me reconstituer, je butais tout comme eux sur ce vide désastreux. Il me manquait un morceau, un morceau capital qui attirait l’œil autant qu’un défaut au milieu de la qualité. Pourtant, le reste était de bonne tenue. La maîtrise du peintre était incontestable, j’avais tout d’un Soutine, sauf la signature qui par un fait exprès devait se trouver à gauche, lieu de mon non-lieu.

Le médecin proposa encore la thèse d’un homme accroupi à mes pieds. Un amoureux transi, dont j’aurais détourné le regard, blasée des soupirants ? Je me connaissais assez pour savoir que je n’étais pas une beauté. Quiconque m’aurait offert le mariage, je l’aurais épousé. Alors quoi ?
J’imaginai à mon tour porter une pièce montée. Présenter un plat de crustacés. Montrer ma couronne de fleurs d’orangers ; etc.
Quand subitement, l’infirmière eut cette effroyable idée de me retourner. Au dos, une notice y était collée : 1935. Tableau inachevé.

mercredi 4 avril 2012

le journal de tempo n°26, chronique d'un chien presqu'humain


Ce soir c’est le réveillon de Noël. A la maison, on n’a ni sorti la crèche, ni monté de sapin, ni accroché de houx, ni frisé de bolduc autour des cadeaux. Ce soir est un réveillon sans réveillon, un réveillon où veiller ne serait que regretter, navigué dans un passé loin derrière, un passé resté à l’état de l’été ; je vais et viens dans le jardin sans savoir comment un Noël sans joie et sans rires survit au lendemain. Mam’hum me manque comme la voyelle au mot, comme le mot à la phrase, comme la phrase à la déclaration d’amour ; je voudrais pour savoir comment j’ai réussi à vivre sans, être à la fin de mes jours.
A la sempiternelle question de savoir ce qu’organisent les gens pour les fêtes, Pap’hum a dit qu’il ne faisait rien. Et dans ce rien, sont avalés comme par un syphon, les atours des fêtes de l’année dernière. Souvenez-vous, nous étions montés tous les trois sur le continent - quelle aventure ! - et nous avions traversé une France enneigée, aux sapins chargés de givre et de pommes de multiples les couleurs, croisé plus de Pères Noël que les légendes en contiennent et enfin arrivés à bon port, pris possession de cette veillée, petite armée familiale, dos aux batailles, tous ensemble prêts à l’avenir radieux d’être réunis pour quelques jours de magie partagée. Je regardais Mam’hum, dans sa robe folklorique venue d’un pays incertain suffisant à évoquer les steppes, la route de la soie qui s’emprunte chargés d’étoffes brodées, j’admirais ces jolies simagrées, faites pour agiter les grelots et tournoyer les rubans, donnant vrai volume à la beauté de sa personne. Elle distribuait le pudding de Noël confectionné pendant l’avent en parts presque égales, attentive à satisfaire autant les plus gourmands que les plus délicats ; et cette image, elle penchée vers les assiettes, déposant chaque tranche d’un geste précis représente à elle seule Mam’hum, archétype de la mère nourricière. A cet instant, intuition prémonitoire que nous avons tous dans ces moments de bonheur absolu qui se confond avec un profond sentiment d’existence, je savais que rien par la suite ne pourrait supplanter ma béatitude. En effet. A l’heure où je vous parle, alors que je me remémore la recette du pudding avec amertume – il cuit pendant huit heures - je considère le frigidaire vide. Pap’hum a pris une demi-journée de congé pour s’allonger sur le canapé et gribouiller de longues suites de chiffres dans des carrés de sudoku. Est-ce une façon de se préparer à la venue du petit Jésus ? Partout et de tout temps, les hommes célèbrent l’équinoxe car enfin les jours vont commencer à rallonger, la lumière l’emporter sur la nuit et le soleil gagner minute après minute mon cœur tout flapi. Mais non, Pap’hum, indifférent aux grandes cérémonies qui mettent  l’homme à la taille de l’univers, calculent la somme de ses rangées de chiffres : 6+3 = 9 ; 1 + 8 = 9 ; 5 + 4 = 9 ; partout il note des 9, 9, 9 ; le sudoku est fini… Mais j’y pense, oui, bien sûr, le 9 est le chiffre du renouveau ; enfin 9, quoi, c’est neuf ! Comment n’y avais-je pas songé plus tôt ? Cher petit Pap’hum, c’est donc par l’arithmétique qu’il en appelle à la grandeur du solstice, au mystère de Dieu fait homme !
Oh, attendez ! Le téléphone sonne !  Pap’hum lâche le sudoku, cherche ses chaussons en vitesse mais non, ne perdons pas de temps, il court pieds nus vers le téléphone, il court car il sent bien l’urgence, la raison d’être présent : c’est Mam’hum ! Son numéro s’est affiché sur le combiné, Pap’hum prend la communication, prend la voix de Mam’hum contre sa joue, c’est comme un courant d’air chaud, la poudre dorée du sirocco. J’aboie de tout mon être, mam’hum, écoute-moi ! J’aboie autant que je peux, bien davantage que lorsqu’un inconnu toque à la porte car là, l’inconnu est insupportable, je veux savoir ce qui se dit, ce qui advient, je veux lui parler moi aussi, lui dire que pour Noël je lui offrirai bien volontiers mon assiette de croquettes, que peu m’importe de dormir le ventre vide et la dent creuse si elle vient nous embrasser ce soir car d’un coup je pense à la magie de Noël, à tout ce qui peut encore se produire, aux miracles du petit Jésus et aux prières que dans le secret de ma foi de chien je récite au coucher quand Pap’hum après m’avoir brossé, ferme la porte derrière lui et que je me retrouve alors dans le noir avec pour seul rai de lumière l’espoir de la voir le lendemain. Mais je n’attendrai pas ce soir, je n’attendrai pas l’espoir, non, je n’ai que mépris pour l’attente, cette fille trop charmeuse pour être honnête, car j’ai subitement la révélation que ce Noël si mal commencé va refaire son début, Pap’hum vient de se précipiter sur le sudoku et l’envoie voler en l’air, de même pour ses chaussons : il les récupère de dessous le canapé et dans un cri de joie se met à jongler avec ; du coup, je me pique au jeu et saute autour de lui et dans le même élan dont la cause est entendue nous batifolons à saute-chaussons. Mam’hum vient passer Noël avec nous : hip hip hourra ! Mam’hum va dormir ici : hip hip hourra ! Mam’hum apporte son violon : hip hip hourra ! Mam’hum a mis sa robe du Caucase, la voilà, je l’entends monter les escaliers, ouvrir le petit portillon, toquer et dire c’est moi pour ne pas m‘effrayer et être confondue avec de l’inconnu. Mais moi je sais, même quand elle ne dit rien pour s’annoncer, je reconnais sa façon bien à elle de frapper à une porte d‘entrée, trois petits coups brefs et réguliers, un petit tempo allegro qui sied aux menuets de Mozart. Pap’hum ouvre la porte, je me faufile entre eux deux et je vais pour l’accueillir à raison de cabrioles, de pas de côté, mais au dernier moment alors que dans mes muscles se rassemble l’énergie du bond, quelque chose me stoppe, ce quelque chose n’est ni sa mise de princesse ni les protestations de Pap’hum, c’est tout simplement le sentiment de la gravité qui passe de ses yeux aux miens et l’expérience du manque qui diminue d’intensité, diminue, diminue encore et  finit pas cesser  tout à fait. De ce manque monte la phrase tant entendue, tant interrogée et tant fatiguée mais ici, entre elle et moi, rien de l’usure du monde ne peut nous blesser : Je t’aime Mam’hum ; je le dis avec la solennité de celui qui l’a inventée. 


FIN