La langue qui nous habite...

La langue qui nous habite...
La langue qui nous habite...calligraphie encres de chine et gouache de Odile Pierron

lundi 21 novembre 2011

le journal de Tempo n°8

Un jour de juillet

J’ai un peu perdu la notion du temps. La chaleur accablante y est pour quelque chose et l’alternance de courtes phases d’éveil et de longues phases de sommeil froisse mon cerveau comme une taie d’oreiller. Je me ventile d’une drôle de façon : à l’inspir, je soupire, à l’expir, je soupire.
J’ai peu parlé de Tata Maryse, la voisine. Pour rappel, c’est notre baby-sitter à Cueillette et moi quand Mam’hum et Pap’hum partent pour un jour ou deux. Elle ne vient pas seulement nous donner à manger mais elle vient aussi nous parler et, de banalité en banalité, nous nous sommes mutuellement apprivoisés. Tonton Christophe et deux petites filles se partagent sa générosité : aucun risque par conséquent d’en manquer.
L’autre jour, Tata Maryse est venue me chercher. J’aime bien la taquiner. Elle a voulu me passer la laisse, j’ai fait mine de me sauver, elle a fait mine de me gronder. Elle m’a amené chez elle, j’ai assisté au dîner, attaché au poteau, invité au dodo, éconduit au gâteau. Tonton Christophe n’était pas très rassuré ; son rapport avec les chiens est assez compliqué depuis qu’un de mes congénères l’a mordu au mollet. Ses mollets sont tentants, je dois bien l’avouer mais tous les mollets le sont même ceux de second choix. En revanche, ceux de Lola… de premier choix.  Le hic, c’est que Lola et moi sommes de bons amis, depuis qu’elle me donne en douce des bouts de son goûter, voire le goûter entier en échange d’une croquette au poulet. Personne ne le sait, nous sommes par le secret liés. Inutile de nous interroger, entre Lola et moi c’est la loi de l’omerta. Cependant un secret doit pouvoir être évoqué, et cela tout en égarant le soupçon. Aussi avons-nous mis au point un code de communication qui rend intelligible une conversation :  
-       Lola ! Lola !  j’aboie. Elle me répond :
-       Tempo ! Tempo ! Tempo ! 
-       Lola ! j’aboie encore une fois
-       Tempo, Tempo ! etc.
Dans notre code, la répétition est notre prédilection. Il tient en 6 leçons.

Première leçon. Quand je dis « Lola » une fois ( ouah ! ) : j’attire son attention, ce Lola-là est un allo, là. Je crée le contact. Lola tourne la tête, dirige ses petites oreilles mobiles vers le portillon de ma maison. Notre code remplit une fonction dite phatique. ( Pour de plus amples renseignements, deux options sont possibles :
1. se référer à Roman Jakobson, linguiste structuraliste russe parfaitement inconnu qui, s’il parlait russe, n’en serait pas moins compris ; Mam’hum est bien la seule à le trouver marrant
2. suivre un stage de Mam’hum d’où l’on ressort épanoui vigoureusement, développé personnellement, optimisé du potentiel  – tarif dégressif suivant le nombre de mollets inscrits. )
Bref, quand je dis Lola une fois, je dis une chose essentielle sans quoi tout ce qui est vivant ne le reste pas longtemps : je dis bonjour, comment ça va.

Deuxième leçon. Quand je dis « Lola » deux fois ( ouah, ouah ! ) , j’accède au statut de sujet, je m’exprime de mon for(t) intérieur, je déplie mon cœur, j’ouvre la cocotte en papier.

Troisième leçon. Quand je dis « Lola » trois fois ( ouah, ouah ! ouah ! ), voilà qui est encore différent. Je l’invite, je l’incite. Je trouve le tu de la petite Lola, car ce qui est tu doit un jour être dit. (On dirait du Dolto )

Quatrième leçon. Quand je dis « Lola » quatre fois ( ouah, ouah au carré ! ), notre Lola et moi parlons de. De n’importe quoi. Parlons indifféremment d’objets de compléments, d’objets de compliments.

Cinquième leçon. Quand je dis « Lola » cinq fois ( ouah X 5 ! ), on parle de ce qu’on parle, on dit comment on dit, on élève le débat, on frise le méta. C’est mé-ta-lin-guis-ti-que. Métaphysiques en somme, la petite Lola et moi.

Sixième leçon. Quand je dis « Lola » 6 fois, ça use, ça use… Quand je dis « Lola » 6 fois, ça use les parents…

Mais que je dise Lola 1 fois, 2 fois, 3 fois, 4 fois, 5 fois, 6 fois je le dis depuis le duvet du cœur. Avec beaucoup d’L dans l’aboi. Malheureusement, nous les poètes, nous les nourrissons des Muses, sommes à chaque fois interrompus : Mam’hum m’ordonne de cesser d’aboyer, Tata Maryse somme Lola : « C’est bon, Tempo t’a entendu ! » Juste.  
Mais on s’en bat les flans, ma Lola et moi aboyvardons de plus belle, au nez des rabat-joie, et d’une clôture à l’autre, on s’envoie des questions légères comme les baudruches : Est-ce que… points de suspension, est-ce que… points de suspension, est-ce que… points de suspension… c’est la question qui compte ; dans notre monde d’enfant, au mouvement perpétuel des interrogations, la réponse stoppe la discussion.

Est-ce que…  tu m’aimes ?

le journal de Tempo n°8

Un jour de juillet

J’ai un peu perdu la notion du temps. La chaleur accablante y est pour quelque chose et l’alternance de courtes phases d’éveil et de longues phases de sommeil froisse mon cerveau comme une taie d’oreiller. Je me ventile d’une drôle de façon : à l’inspir, je soupire, à l’expir, je soupire.
J’ai peu parlé de Tata Maryse, la voisine. Pour rappel, c’est notre baby-sitter à Cueillette et moi quand Mam’hum et Pap’hum partent pour un jour ou deux. Elle ne vient pas seulement nous donner à manger mais elle vient aussi nous parler et, de banalité en banalité, nous nous sommes mutuellement apprivoisés. Tonton Christophe et deux petites filles se partagent sa générosité : aucun risque par conséquent d’en manquer.
L’autre jour, Tata Maryse est venue me chercher. J’aime bien la taquiner. Elle a voulu me passer la laisse, j’ai fait mine de me sauver, elle a fait mine de me gronder. Elle m’a amené chez elle, j’ai assisté au dîner, attaché au poteau, invité au dodo, éconduit au gâteau. Tonton Christophe n’était pas très rassuré ; son rapport avec les chiens est assez compliqué depuis qu’un de mes congénères l’a mordu au mollet. Ses mollets sont tentants, je dois bien l’avouer mais tous les mollets le sont même ceux de second choix. En revanche, ceux de Lola… de premier choix.  Le hic, c’est que Lola et moi sommes de bons amis, depuis qu’elle me donne en douce des bouts de son goûter, voire le goûter entier en échange d’une croquette au poulet. Personne ne le sait, nous sommes par le secret liés. Inutile de nous interroger, entre Lola et moi c’est la loi de l’omerta. Cependant un secret doit pouvoir être évoqué, et cela tout en égarant le soupçon. Aussi avons-nous mis au point un code de communication qui rend intelligible une conversation :  
-       Lola ! Lola !  j’aboie. Elle me répond :
-       Tempo ! Tempo ! Tempo ! 
-       Lola ! j’aboie encore une fois
-       Tempo, Tempo ! etc.
Dans notre code, la répétition est notre prédilection. Il tient en 6 leçons.

Première leçon. Quand je dis « Lola » une fois ( ouah ! ) : j’attire son attention, ce Lola-là est un allo, là. Je crée le contact. Lola tourne la tête, dirige ses petites oreilles mobiles vers le portillon de ma maison. Notre code remplit une fonction dite phatique. ( Pour de plus amples renseignements, deux options sont possibles :
1. se référer à Roman Jakobson, linguiste structuraliste russe parfaitement inconnu qui, s’il parlait russe, n’en serait pas moins compris ; Mam’hum est bien la seule à le trouver marrant
2. suivre un stage de Mam’hum d’où l’on ressort épanoui vigoureusement, développé personnellement, optimisé du potentiel  – tarif dégressif suivant le nombre de mollets inscrits. )
Bref, quand je dis Lola une fois, je dis une chose essentielle sans quoi tout ce qui est vivant ne le reste pas longtemps : je dis bonjour, comment ça va.

Deuxième leçon. Quand je dis « Lola » deux fois ( ouah, ouah ! ) , j’accède au statut de sujet, je m’exprime de mon for(t) intérieur, je déplie mon cœur, j’ouvre la cocotte en papier.

Troisième leçon. Quand je dis « Lola » trois fois ( ouah, ouah ! ouah ! ), voilà qui est encore différent. Je l’invite, je l’incite. Je trouve le tu de la petite Lola, car ce qui est tu doit un jour être dit. (On dirait du Dolto )

Quatrième leçon. Quand je dis « Lola » quatre fois ( ouah, ouah au carré ! ), notre Lola et moi parlons de. De n’importe quoi. Parlons indifféremment d’objets de compléments, d’objets de compliments.

Cinquième leçon. Quand je dis « Lola » cinq fois ( ouah X 5 ! ), on parle de ce qu’on parle, on dit comment on dit, on élève le débat, on frise le méta. C’est mé-ta-lin-guis-ti-que. Métaphysiques en somme, la petite Lola et moi.

Sixième leçon. Quand je dis « Lola » 6 fois, ça use, ça use… Quand je dis « Lola » 6 fois, ça use les parents…

Mais que je dise Lola 1 fois, 2 fois, 3 fois, 4 fois, 5 fois, 6 fois je le dis depuis le duvet du cœur. Avec beaucoup d’L dans l’aboi. Malheureusement, nous les poètes, nous les nourrissons des Muses, sommes à chaque fois interrompus : Mam’hum m’ordonne de cesser d’aboyer, Tata Maryse somme Lola : « C’est bon, Tempo t’a entendu ! » Juste.  
Mais on s’en bat les flans, ma Lola et moi aboyvardons de plus belle, au nez des rabat-joie, et d’une clôture à l’autre, on s’envoie des questions légères comme les baudruches : Est-ce que… points de suspension, est-ce que… points de suspension, est-ce que… points de suspension… c’est la question qui compte ; dans notre monde d’enfant, au mouvement perpétuel des interrogations, la réponse stoppe la discussion.

Est-ce que…  tu m’aimes ?

jeudi 10 novembre 2011

le journal de tempo n°7 bis, chronique d'un chien presqu'humain

10 juillet
Je reçois ce matin, une lettre de Feu Samie- et non pas « Sammy » comme je l’avais orthographié, à l’anglosaxonne -  l’ami fidèle de GPB  (Grand-père Bernard ). Samie, je le répète pour ceux qui n’auraient pas suivi, nous a quittés depuis de longues années – mais qu’est-ce que le temps dans l’univers du chien ? Il est évidemment au paradis, après une vie exemplaire, nourri aux croquettes éternelles. Saint Samie, parfois je dis. La lettre est écrite au dos d’une photo qui montre mon ancêtre en train de s’ébrouer au terme d’une bataille de neige, continentale. Il ouvre grand les yeux ; poser pour la postérité les yeux mi-clos, n’est pas le genre de la maison. Dans cette meute famille, l’œil scrute, devine, perce, inquisite ; l’œil parle.
-       Me voici au terme d’une bataille de neige à laquelle mon maître Bernard mettait fin, en levant son index et en me disant « du calme ».
A paroles lapidaires, ordres sans réplique, Saint Samie s’exécutait. Saurais-je un jour, comme lui, entrer dans le rang ? Saurais-je un jour obtemporer sans renâcler ? J’ai toute la vie devant moi, avant qu’…
Au gisant de pierre de Saint Tempo,
on couche Mamh’um, ma mienne
fidèlement seule à mes pieds.


lundi 31 octobre 2011

le journal de Tempo n°7, chronique d'un chien presqu'humain

5 juillet
A 6h05, Mam’hum a avalé un bol de café mais a laissé ses tartines. A 6H08, elle a fermé une valise que Pap’hum a descendu à 6h09. A 6h10, Mam’hum m’a fait une caresse distraite, et une lointaine promesse, que je n’ai pas comprise, car un chien, à la différence d’un humain, n’anticipe jamais rien. A 6h12, j’ai entendu la porte d’entrée se refermer, j’ai senti mon cœur de chien, mon cœur de bête, se serrer ; j’ai entendu leurs pas dans l’escalier, leur voix s’éloigner. Je me suis faufilé par la chatière ; bientôt je ne pourrai plus y passer ; bientôt je ne pourrai plus aller voir qui arrive, qui part, qui revient, qui. Ce matin, à 6h14, c’était peut-être la dernière fois que je me contorsionnais pour passer la chatière. Je me suis posté, là où tout le monde me regarde d’en bas, tout en haut du talus, à la place d’où je veille, surveille, flaire, renifle le monde. A 6h15, je les ai vus passer devant la maison, monter dans le 4X4, je les ai vus ne pas me regarder. J’ai senti mon cœur de chien, mon cœur de bête, pleurer, à la manière d’un chien, sans larme et sans parole mais ça faisait quand même un énorme chagrin, là, à l’avant de mon être, un écran à ma vie, une grosse croquette mouillée qui allait m’étouffer. A midi, Pap’hum est revenu pour me faire manger mais il n’est pas resté. Le soir, personne n’est revenu.

6 juillet
Je suis réveillé depuis longtemps. Le volet de la porte est resté ouvert toute la nuit, il fait jour. J’écoute les bruits, concentré sur l’absence. Nul bruit de douche ; j’épie ; les canalisations se sont tues. Je me penche sur mon bol d’eau, je vois dans les deux yeux marrons qui tremblent à la surface de l’eau deux yeux marrons presque pareils qui tremblent à la surface de mon âme. Car un chien a une âme, élémentaire, bloc peu retouché, prototype une peu grossier de l’âme humaine, une âme embryonnaire de fœtus amniotique. Nulle voix, nul autre que soi. J’aboie, juste une fois. Tout à coup, j’entends la sonnerie, celle qui, tous les matins, me prévient. Je suis sur mes pattes. J’attends. La sonnerie me parvient, me prévient, quelqu’un vient ?... Non. Seule la sonnerie emplit tout le vide de mon cerveau de chien. Puis ça s’arrête. Le souvenir strident vibre longtemps, porté par l’air, soulevé par la mémoire. Il y a déjà trop de lumière, le bleu du ciel éclaire le blanc des choses par le dedans. Couché sur le côté, moi qui ne sais pas compter, j’envie ce qui se compte. Le nombre de carreaux au dessus de l’évier, ils sont dix-huit bien alignés, les sept cartons qui tiennent sur deux piles, les vêtements de jardin, les paires de bottes, les néons du plafond… je fais semblant de compter, vais au-devant, essaie de me rapprocher ; mais non, au semblable et au multiple, malgré moi je suis trop étranger, j’en reste subjugué.
Puis de nouveau j’aboie. C’est la voisine d’à côté. Je cesse d’aboyer. Elle me verse à manger, mais elle ne va pas rester.

7 juillet
Cette nuit, Cueillette est revenue, à un moment, j’ai cru.

8, 9, 10,11,12 juillet
Debout dans l’orlyval, Mam’hum regarde l’affiche « Orly Ouest, orly Sud : deux gares pour ne pas se tromper ». C’est bien trouvé. Elle essaie de deviner où se rendent les autres passagers, au volume des bagages, un critère simple, une réduction parfaite.Sa petite valise est posée sur la tranche, roues en l’air sur le travers, l’une d’elles tourne lentement entretenue par la vibration du train. Elle pense aux tortues qui se débattent quand elles sont sur le dos. Elle vérifie son mémo voyage : ouest. Elle le savait déjà. Deux précautions valent mieux qu’une ; avec deux gares, on ne sait jamais - même si on ne peut pas se tromper. Elle pourrait rater l’avion, ce que tout le monde ou redoute ou espère, ici. Elle prend rarement l’avion : redouter et espérer lui sont rigoureusement étrangers ; ce qui lui est familier, c’est l’entre-deux. Je comprends cela très bien. La peur instille l’espoir, l’espoir instille la peur, appelons cela « l’espeur », couleur secondaire, impure, provenant du mélange intérieur et inférieur de deux humeurs primaires.
Pendant ce temps-là, moi, je mûris. La séparation fait accélération. De mon tapis, je m’élève vers d’autres possibles, mes dents de lait sont toutes tombées et je secrète joyeusement l’adolescence, en hormones sexuelles de bonne qualité. Je délaisse mes jouets un instant, remplace les croquettes de mes rêves par des utopies, des phalanstères, des esperanto, des mondes solidaires, égaux et souriants, des mondes imaginaires, plus vrais que vrais, manifestes pour un monde meilleur, de grand partage, de communion, imaginant pour tous, riches et déhérités, sa part de croquette collective ; moi, le hippie christique que l’adolescence exalte, je donne une place à chacun dans la file d’attente, au milieu des vivats.  
Oui, je mûris. Ce « oui » en est la preuve. Ce « oui » me pose. Il vient d’un monde tout en affirmation, un monde blanc aux bords tranchants ; exit mon ancien monde, frangé, pommelé, tout en hésitation. Oui, je suis tout seul. Oui, Mam’hum est partie.
Je ressasse en boucle notre adieu, la ritualise en une geste magnifiant les hauts faits de notre existence, m’attarde sur les détails de notre quotidien, échantillons d’ordinaire tellement parlant de l’extraordinaire car ne pas se dire adieu laisse une vie entière en suspension. Pour le banquet d’adieu, pas de grands salamalecs non plus, la sobriété est forme de pureté, quelques croquettes auraient pu fait l’affaire. Nous nous serions quittés après avoir rompu une croquette en forme de cœur moitié moitié et salué l’amitié, front contre terre, graves et silencieux, se réjouissant qu’entre le Soi et d’autres Soi la continuité soit possible, qu’il existe de quoi pour un lien. De la grande connexion, connaitre l’inclusion aurait été merveilleux, là, tous les deux.

le journal de Tempo n°7, chronique d'un chien presqu'humain

5 juillet
A 6h05, Mam’hum a avalé un bol de café mais a laissé ses tartines. A 6H08, elle a fermé une valise que Pap’hum a descendu à 6h09. A 6h10, Mam’hum m’a fait une caresse distraite, et une lointaine promesse, que je n’ai pas comprise, car un chien, à la différence d’un humain, n’anticipe jamais rien. A 6h12, j’ai entendu la porte d’entrée se refermer, j’ai senti mon cœur de chien, mon cœur de bête, se serrer ; j’ai entendu leurs pas dans l’escalier, leur voix s’éloigner. Je me suis faufilé par la chatière ; bientôt je ne pourrai plus y passer ; bientôt je ne pourrai plus aller voir qui arrive, qui part, qui revient, qui. Ce matin, à 6h14, c’était peut-être la dernière fois que je me contorsionnais pour passer la chatière. Je me suis posté, là où tout le monde me regarde d’en bas, tout en haut du talus, à la place d’où je veille, surveille, flaire, renifle le monde. A 6h15, je les ai vus passer devant la maison, monter dans le 4X4, je les ai vus ne pas me regarder. J’ai senti mon cœur de chien, mon cœur de bête, pleurer, à la manière d’un chien, sans larme et sans parole mais ça faisait quand même un énorme chagrin, là, à l’avant de mon être, un écran à ma vie, une grosse croquette mouillée qui allait m’étouffer. A midi, Pap’hum est revenu pour me faire manger mais il n’est pas resté. Le soir, personne n’est revenu.

6 juillet
Je suis réveillé depuis longtemps. Le volet de la porte est resté ouvert toute la nuit, il fait jour. J’écoute les bruits, concentré sur l’absence. Nul bruit de douche ; j’épie ; les canalisations se sont tues. Je me penche sur mon bol d’eau, je vois dans les deux yeux marrons qui tremblent à la surface de l’eau deux yeux marrons presque pareils qui tremblent à la surface de mon âme. Car un chien a une âme, élémentaire, bloc peu retouché, prototype une peu grossier de l’âme humaine, une âme embryonnaire de fœtus amniotique. Nulle voix, nul autre que soi. J’aboie, juste une fois. Tout à coup, j’entends la sonnerie, celle qui, tous les matins, me prévient. Je suis sur mes pattes. J’attends. La sonnerie me parvient, me prévient, quelqu’un vient ?... Non. Seule la sonnerie emplit tout le vide de mon cerveau de chien. Puis ça s’arrête. Le souvenir strident vibre longtemps, porté par l’air, soulevé par la mémoire. Il y a déjà trop de lumière, le bleu du ciel éclaire le blanc des choses par le dedans. Couché sur le côté, moi qui ne sais pas compter, j’envie ce qui se compte. Le nombre de carreaux au dessus de l’évier, ils sont dix-huit bien alignés, les sept cartons qui tiennent sur deux piles, les vêtements de jardin, les paires de bottes, les néons du plafond… je fais semblant de compter, vais au-devant, essaie de me rapprocher ; mais non, au semblable et au multiple, malgré moi je suis trop étranger, j’en reste subjugué.
Puis de nouveau j’aboie. C’est la voisine d’à côté. Je cesse d’aboyer. Elle me verse à manger, mais elle ne va pas rester.

7 juillet
Cette nuit, Cueillette est revenue, à un moment, j’ai cru.

8, 9, 10,11,12 juillet
Debout dans l’orlyval, Mam’hum regarde l’affiche « Orly Ouest, orly Sud : deux gares pour ne pas se tromper ». C’est bien trouvé. Elle essaie de deviner où se rendent les autres passagers, au volume des bagages, un critère simple, une réduction parfaite.Sa petite valise est posée sur la tranche, roues en l’air sur le travers, l’une d’elles tourne lentement entretenue par la vibration du train. Elle pense aux tortues qui se débattent quand elles sont sur le dos. Elle vérifie son mémo voyage : ouest. Elle le savait déjà. Deux précautions valent mieux qu’une ; avec deux gares, on ne sait jamais - même si on ne peut pas se tromper. Elle pourrait rater l’avion, ce que tout le monde ou redoute ou espère, ici. Elle prend rarement l’avion : redouter et espérer lui sont rigoureusement étrangers ; ce qui lui est familier, c’est l’entre-deux. Je comprends cela très bien. La peur instille l’espoir, l’espoir instille la peur, appelons cela « l’espeur », couleur secondaire, impure, provenant du mélange intérieur et inférieur de deux humeurs primaires.
Pendant ce temps-là, moi, je mûris. La séparation fait accélération. De mon tapis, je m’élève vers d’autres possibles, mes dents de lait sont toutes tombées et je secrète joyeusement l’adolescence, en hormones sexuelles de bonne qualité. Je délaisse mes jouets un instant, remplace les croquettes de mes rêves par des utopies, des phalanstères, des esperanto, des mondes solidaires, égaux et souriants, des mondes imaginaires, plus vrais que vrais, manifestes pour un monde meilleur, de grand partage, de communion, imaginant pour tous, riches et déhérités, sa part de croquette collective ; moi, le hippie christique que l’adolescence exalte, je donne une place à chacun dans la file d’attente, au milieu des vivats.  
Oui, je mûris. Ce « oui » en est la preuve. Ce « oui » me pose. Il vient d’un monde tout en affirmation, un monde blanc aux bords tranchants ; exit mon ancien monde, frangé, pommelé, tout en hésitation. Oui, je suis tout seul. Oui, Mam’hum est partie.
Je ressasse en boucle notre adieu, la ritualise en une geste magnifiant les hauts faits de notre existence, m’attarde sur les détails de notre quotidien, échantillons d’ordinaire tellement parlant de l’extraordinaire car ne pas se dire adieu laisse une vie entière en suspension. Pour le banquet d’adieu, pas de grands salamalecs non plus, la sobriété est forme de pureté, quelques croquettes auraient pu fait l’affaire. Nous nous serions quittés après avoir rompu une croquette en forme de cœur moitié moitié et salué l’amitié, front contre terre, graves et silencieux, se réjouissant qu’entre le Soi et d’autres Soi la continuité soit possible, qu’il existe de quoi pour un lien. De la grande connexion, connaitre l’inclusion aurait été merveilleux, là, tous les deux.

lundi 24 octobre 2011

le journal de Tempo N°6bis, chronique d'un chien presque humain

T : Tempo le chien
C : Cueillette la chatte

T : Dis, Cueillette, pourquoi tu persistes à me faire la gueule ?
C : ...
T : tu ne veux pas me répondre ?
C : miaaaaaaaaaaou ! miaaaaaaaaaou !
T : écoute, je vois bien que tu es malheureuse. Remarque, je ne suis pas si bête, je sais pourquoi
C : ah ! Tu sais pourquoi, toi ?
T : ben oui, j'ai envahi ton territoire et tu ne le supportes pas. Tu sais, j'en ai bavé au début, quand tu me chassais chaque fois que j'essayais d'entrer dans la maison. Tu grondais et crachais et te dressais sur tes pattes, le dos rond, la queue gonflée de colère. Tu étais jalouse et tu l'es encore, voilà tout !
C : moi, jalouse ? Tout ce que je sais, c'est que depuis que tu es là, Mamum me néglige.
T : quoi, elle te néglige ?
C : mais oui : avant elle venait vers moi, me prenait sur ses genoux et me caressait inlassablement quand elle s'asseyait là sur le canapé.
T : mais elle le fait toujours. La preuve, elle ne me regarde même pas quand je tire le bas de sa robe pour qu'elle s'occupe de moi. Elle me repousse et elle râle : oh lâche-ça, Tempo, tu vas tout déchirer ! Et elle continue de te caresser, toi, les yeux clos, toute ronronnante de béatitude. Alors là, tu aurais tort d'être jalouse.
C : d'abord, je ne suis pas jalouse, je constate seulement que depuis ton arrivée, il n'y en a que pour toi : et Tempo par ci, et Tempo par là. Et toi, tu arrives en gambadant, en faisant des mamours. Par exemple, quand debout  tu poses les pattes sur ma maitresse et que tu tends ton museau pour te faire embrasser. Et elle qui minaude : comme il mignon mon Tempo ! Miaaaaaou, Miaaaaaaaaaou.
T : vraiment tu exagères. Tu veux que je te dise : tu as plus de chance que moi. Tiens, à toi, on ne dit jamais : assis Tempo ! viens ici Tempo ! attends Tempo ! Non, tu as le droit de faire ce que tu veux. En réalité, tu es un être libre. Moi, pas.  Ouaaaaaaaaaaaah, ouaaaaaaaaaaaah !
C: oh, arrête, tu vas me faire pleurer ! Mais tu ne vois pas que tu es gâté, oui, supergâté. Tout le monde fond devant tes facéties et te flatte à qui mieux mieux. Et quand nos maîtres sortent, ils t'emmènent avec eux,  tandis que moi je reste toute seule à la maison et je m'ennuie. Je t'envie, si tu veux savoir !
T : franchement tu n'as pas à m'envier : toi tu bulles et moi je galère. Tiens, l'autre jour, quand on est allés chez tonton Gilbert, il a fallu que je flaire les traces d'un sanglier et que je ballade ma truffe au ras du sol alors que j'avais envie de m'amuser avec les papillons. Et toi, pendant ce temps-là, qu'est ce que tu faisais ? Tu pouvais roupiller à ton aise ou penser dans ta tête, philosopher peut-être ?
C : philosopher ? Tu me fais rire. Qu'est-ce que ça veut dire pour toi ?
T : ben, réfléchir sur la vie.
C : justement, si on réfléchissait sur nous deux.
T : quoi, nous deux ?
C : tu vois, on se jalouse l'un l'autre, mais tu ne voudrais pas être à ma place, pas vrai ?
T : ben non. Et toi, est-ce que tu voudrais être à la mienne ?
C : ça non, je suis un chatte quand même !
T : et moi, un chien, quand même !
C :  remarque, je comprends que tout le monde t'apprécie : tu es si gai, si spontané
T : et toi, si gracieuse, si délicate, tellement libre
C : tout bien réfléchi, je crois que je t'aime bien
T : euh, finalement, moi aussi, j'avoue.
C : miaou, miaou !
T : ouah, ouah !
Françoise Gailliard

mardi 18 octobre 2011

Le journal de Tempo n°6, chronique d'un chien presqu'humain

3 juillet
Résumé de l’épisode précédent :
Alors que Tempo, invité chez Tonton Gilbert et Tata Michèle, visite le jardin, le groupe découvre avec épouvante les dégâts causés par un énorme sanglier sanguinaire – comme les îles du même nom, en face desquelles l’intrigue incroyable se déroule… Tonton Gilbert a immédiatement l’idée saugrenue de faire jouer à Tempo un rôle majeur dans cette aventure.

Une fois en haut, loin du verger et à des années lumière du potager, je m’assis pour reprendre mes esprits. Que projetait exactement Tonton Gilbert ? D’abord qui c’était ce Tonton Gilbert, hein ? Avait-on gardé les cochons ensemble ? Etait-on cousins ? non, pas que je sache ! Zut alors ! S’il envisageait un combat, soyons clair, on frisait le ridicule ! Sur la terraillon, 13,9 kg, tout mouillé, encore toutes ses dents de lait, qu’allait-on espérer ? « Un poids lourd écrase en un round un poids plume ! » lirait-on dans Corse-canin, le lendemain. Je sentis comme un grand coup de fatigue. N’étais-je pas sous-alimenté ? Un peu d’anémie peut-être ? Une chose était sûre : ce n’était pas avec 350 gr de croquettes que j’allais tenir le coup ! Les humains savent-ils que le stress donne faim ? GPB -Grand-Père Bernard, qui connaît bien les chiens, le sait bien, lui !
Je récapitulai. Face au sanglier, mes chances étaient nulles : j’étais petit, maigre, l’estomac vide depuis midi… Mais non !!! Mam’hum m’avait fait manger juste en arrivant, avant eux même ! Fichtre, il se tramait quelque chose d’anormal, jamais, je mangeais avant les humains ! Mon cœur s’emballait. J’entendis qu’on m’appelait. Je pris un air détaché, tournai la tête de côté et intimai à mes oreilles l’ordre de ne pas bouger ; ce simulacre de surdité est une réponse adaptative au danger chez la plupart des espèces, il accompagne le réflexe de sidération, mieux connu il est vrai par les éthologistes.
Même avec une double ration de croquettes, je dirais non. Non, non et non, je n’irais pas me battre contre un sanglier pour en faire du saucisson ! J’avais du sang corse certes : le sens de l‘honneur, le sens du devoir, du courage. Je n’étais pas un dégonflé, non plus : la preuve en avait été faite en son temps face à Charlotte la tortue. Mais entre une tortue et un sanglier, il y avait une marge ! Mam’hum m’avait habitué à des exercices plus progressifs, pile poil dans la zone proximale de développement. Tandis que là…Je passai en troisième cycle direct-os ! Alors, quitte à aller taquiner le sanglier, autant le faire en posant ses conditions, je me disais. Je remplirais ma mission si j’obtenais :
-       Une triple dose de croquettes par jour
-       La suspension définitive des bains et autre mignardises de fillettes à sa toilette : la virilité se cultive sous l’aisselle fumante et l’haleine puissante
-       libre accès aux éponges, aux lits, aux plates-bandes et à la gamelle de Cueillette – pas pour le même usage mais avec libre emploi.
-       Installation d’une toutouière ( j’en ai marre de ramper comme un ver de terre pour passer la chatière de Cueillette, sujet de raillerie préféré de la susnommée )
-       Droit plénier et inaliénable de mettre les pattes avant sur les tables, bureau, évier ou tout autre meuble sur lequel les humains posent généralement des choses épatantes
J’ajoutai enfin une dernière clause : si on n’exécuait pas mes ordres, j’abattrais un lezard toutes les heures ! Euh ?! toutes les ½ heure ! Na !
Je ne rigolais pas, comme vous voyez. Puis j’attendis. L’évocation de Cueillette m’avait donné une idée. A nous deux, nous pouvions peut-être – je dis bien peut-être, il ne faut pas vendre la peau du sanglier avant de l’avoir tué -  nous pouvions peut-être, si les astres nous étaient favorables et le destin clément, éventuellement envisager un affût , fûtés que nous étions (surtout moi)…. Comment ça : c’est tout ? Il y a affût et affût, figurez-vous. En l’espèce, mon affût était en plein air : notez que de l’intérieur, c’était autrement plus confortable mais que la présomption de sanglier était mince ; fort de cette constation, le plein air était LA solution, comme en mathématique : déductible, juste et élégante. Ce n’était donc pas un simple affût, comme certains fâcheux le prétendent encore. De plus, il s’agissait d’un affût de nuit : notez qu’au crépuscule, on n’y voit goutte et que les chiots à peau tendre sont susceptibles de se faire méchamment attaqués par les phlébotomes, sortes de moustiques effroyables du pourtour méditérrannéen. Encore une fois, au risque de me répéter, mon affût n’était pas de la gnognotte. Et enfin, je suggérais un affût tout seul ( Cueillette et moi ne faisons qu’un ) : notez qu’un chien depuis des millénaires vit en meute, a développé ipso facto un fort sentiment grégaire associé un sens de la communauté indéniable et que c’était tout de même pas pour les beaux yeux d’un sanglier qu’on allait contrarier l’évolution des espèces ! J’insiste : même Pap’hum, qui n’a peur de rien, ne fait jamais d’affût en plein air, de nuit et tout seul. Grand praticien de l’affûmobile, il observe les oiseaux, à bord du 4X4, de jour et avec Mam’hum, alors ! Bon sang, économisons notre énergie, me disais-je. Cueillette était douée d’une vision nocturne que même un fusil à infra-rouge du GIGN ne possédait pas. Un bon point. Sur le calendrier, la date tombait sur un nœud lunaire. Chic ! Deuxième bon point. Je ne sais pas ce que c’est mais j’ai observé que dès qu’ils sollicitent le ciel, les humains y voient des coïncidences formidables. Autre bon point : j’avais authentifié de façon formelle l’auteur des dégâts, ma mission était donc terminée, je déléguerais à Cueillette tous mes pouvoirs et lui donnerais carte blanche pour la suite. Tout en éprouvant mon plan dans les moindres détails – je n’aurais pas supporté qu’on me reprochât la moindre précipitation -  je me repliai d’un pas égal vers le 4X4. Arrivé à la hauteur du pneu arrière droit, j’eus à cet instant précis comme la révélation que cet engin que je tenais jusqu’à présent dans la détestation avait des atouts cachés. Dans un geste d’amitié aussi spontané que désintéressé, j’appuyai le flanc contre le pneu arrière gauche, pareillement tremblants. Et je soufflai. C’est alors que je perçus le soupir du pneumatique.
-       Pourquoi  tu ne m’aimes pas ? demanda-t-il l’air triste
-       Oh, si, gentil Pneu ! J’apprécie qu’entre la route et moi, tu …….
-       J’aplanis les bosses, je comble les ornières, coupa-t-il avec fièvre, c’est que le rouleau compresseur et moi, avons plus qu’un air de famille ! Nous sommes cousins !
-       Oh, tu es bien plus moelleux Le Pneu ! et tu es courageux : par tous les temps, la pluie, la neige, le sable : rien ne t’arrête, c’est merveilleux ! Même en haut du Vizzavona on te voit en plein hiver ! Et l’été, aucune corniche ne te résiste ! Léger, chargé, qu’importe, tu gardes la pression.
-       Les miens m’appellent Le Preux.
-       Enchanté Le Preux ! Moi, c’est Temp…
-       Le Preux refuse les chaînes, et toutes sortes d’artifices ! se mit-il subitement à déclamer avec emphase. J’embrasse le macadam à plein caoutchouc, file sur les pistes dans un tourbillon de sable et quand il faut freiner, Le Preux ne se fait pas prier : « Allez Le Preux, fais chauffer les plaquettes ! m’encouragent les essieux, montre leur de quoi  tu es capable ! Mets la gomme, quoi ! » L’air de rien, je suis sensible à ces marques de sympathie : même mécanique nous lie, du reste. « C’est sûr on gardera une trace de son passage sur cette terre », disent-ils aussi. Parfois je me sens à plat cependant, mou du tubless. Mais nous, les pneus, avons notre médecine douce, notre spa : la station de gonflage. Un coup de déprime ? et hop, 2 litres d’air comprimé ! Un clou entre deux rainures ? Le cloutologue vous enlève ça illico presto. Mais ce que je préfère, c’est la cabine de massage : rien de tel pour vous remettre à neuf ! Ca chatouille entre les boulons et ça picote le caoutchouc comme une petite grêle de printemps.
-       Pourquoi soupirais-tu alors ?
-       Car quand un chien s’approche de moi, c’est souvent humiliant.
-       Ah ?
-       Tu es jeune, Tempo. Mais tu verras, quand tu lèveras la patte, la bobinette cherra…euh ??! Non, je confonds : quand tu lèveras la patte, tu chercheras de préférence le plus gros pneu. Tes congénères sauront ainsi à qui ils ont affaire. Un pipi sur un pneu de bicyclette est à la portée de n’importe quel caniche, tu es d’accord : jamais tu ne les impressionneras. Tandis qu’un pneu de 4X4 c’est autre chose, c’est pour les gros gabarits, pardi ! Crois-moi, les petits roquets me regardent avec envie ! J’en vois parfois, qui vont jusqu’à se dévisser la hanche pour diriger le jet le plus haut possible et ainsi créer l’illusion ! Certains en tombent ! Le proverbe dit : Qui lève la patte, fais de l’épate ! Est-ce que je me gonfle d’orgueil moi ? est-ce que je joue à la grenouille qui voulait se faire aussi grosse qu’un bœuf ? Non, je ne triche pas avec les bars.
Sur cette profession de foi, il s’ssoupit. Psccchhh… fit-il.

-       Eh bien mon poulélou, tu étais là ?
Perspicace, Mam’hum.
-       ouah, ouah !
-       oh mon tout doux !
Comprenait-elle ma détresse ? Me pardonnait-elle ma faiblesse – passagère ? Saurait-elle convaincre les autres d’embaucher chien plus qualifié pour ce travail hautement spécialisé ?
A mesure que Tonton Gilbert et Pap’hum se rapprochaient, je me ratatinais contre Le Pneu. ( Oh Le Pneu Preux, prête-moi secours, prends-moi sous ton aile… )
- Tempo, viens avec nous, montre-nous par où le sanglier est passé !
Sans discuter, Pap’hum me prit par le collier.
-       Allez cherche, cherche…
C’était donc cela ! Aussitôt, je m’élançai vers le Nord, truffe à terre. Je me dirigeai droit là où le grllage avait été forcé, téléguidé par mon flair. Comment avais-je pu imaginer que ces sages humains allaient m’envoyer au casse-pipe ? Et d’un coup cette mésestime de soi ! J’avais déraisonné. Honte à ceux qui doutent !
Je recouvrai d’un coup ma bonne humeur et la confiance en moi. Au passage, je remarquai une taupinière ; un mulot était passé par là ; oh, une fourmilière ! oh, un écureuil était venu ici ! Une crotte de chat ? à moins que ce ne soit le renard ? Le petit groupe me suivait, imitant chacune de mes incartades, haletant au suspense. Seulement, émoustillé par toutes ces odeurs, j’avais perdu le fil. Où en étais-je ? Mam’hum vint à mon aide :
-       Alors Tempo, où il est passé le sanglier ? hein ?…
En une fraction de seconde la mémoire me revint. Dans un dernier effort de concentration j’éliminai toutes signatures olfactives parasites pour ne ressasser qu’une chose : les phéromones du coupable... Bien involontairement, nous avions atteint l’extrémité Sud du terrain, je fis volte-face et repartis en sens inverse, comme piqué par un hanneton. Quelques minutes plus tard, j’y étais.
-       Eurékouah ! Eurékouah ! Criai-je.
-       Il a trouvé : regardez, c’est là, le grillage a été forcé ! Bravo Tempo ! Bravo !
Et tout le monde me félicita. Après cette course, fourbus, nous remontâmes à la maison, moderato ma non troupeau, comme disent les chiens de berger. En arrivant, je bus un plein bol d’eau. Je m’endormis sous l’amandier.