La langue qui nous habite...

La langue qui nous habite...
La langue qui nous habite...calligraphie encres de chine et gouache de Odile Pierron

lundi 27 février 2012

Tempo cède exceptionnellement la parole aux membres de l'atelier présents lors de notre réunion-anniversaire....

 Baiser volé
- Mamina, regarde ce que je t'apporte, ta photo d'amoureux avec Grand-Père ! Tu sais où je l'ai trouvée ? Au puces. Comment se fait-il qu'elle se retrouve chez un marchand de vieilles cartes postales ?
- Tu sais, à l'époque, dans la rue, il y avait des photographes qui vous proposaient de vous tirer le portrait. Alors, on a dit oui et on s'est embrassés pour un beau souvenir. Sans doute, le professionnel a-t-il été content de son œuvre et comme il avait le négatif, il en a fait des reproductions.
- Et bien dis-donc, tu étais célèbre sans le savoir.
- Eh oui mon chéri, c'était le bon temps et ta maman n'était pas encore née. Hélas, l'amoureux de la photo nous a quittés !
Tendrement, le petit-fils console sa grand-mère et lui promet de revenir bientôt.
A quelques temps de là, il flâne dans le quartier du centre Pompidou et s'arrête devant les vitrines de souvenirs. Alors qu'il fait pivoter le tourniquet de cartes en noir et blanc sur le vieux Paris, il tombe en arrêt sur la fameuse photo, neuve cette fois, et en de multiples exemplaires. Il l'extrait du présentoir, la retourne et lit « Le Baiser de l'Hôtel de Ville », Robert Doisneau, 1950. Il l'achète et court chez sa grand-mère.
- Tu as vu, ta photo est toujours en vogue. Mais qui est Robert Doisneau ?
- Oh chéri, c'est un grand photographe et je vais t'avouer quelque chose : tu vois, la jeune fille qui passe derrière le couple, eh bien, c'est moi !
- Quoi, alors ce n'est pas toi ni Grand-Père qui vous vous embrassiez ?
- Non. Mais ces amoureux nous ressemblaient et ils nous plaisaient tellement, qu'on s'est identifiés à eux, c'était comme un jeu et finalement, on a fini par y croire nous-mêmes.
- Quelle cachotière tu fais !
De retour chez lui, le garçon recherche Robert Doisneau sur internet et apprend que ce cliché, légendaire, s'est vendu dans le monde entier à plus de 400 000 exemplaires. Et même, qu'un couple  a prétendu s'être reconnu. A tort, Doisneau ayant remis la photo aux modèles. Les jeunes, de vrais amoureux, avaient posé car l'artiste n'aurait jamais osé les saisir sans leur demander leur avis. La vie les avait séparés et 40 ans plus tard, ils se sont retrouvés quand il a fallu démasquer l'imposture. Enchanté de l'histoire, le garçon achète un immense poster du « baiser » et l'offre à sa grand-mère :
- Tiens Mamina, tu l'as bien mérité car toi, au moins, tu es sur la photo !
 Françoise G.


Tableau perdu
J'avais peint un tableau très coloré, spécialement conçu pour l'anniversaire de ma meilleure amie.
Je savais que celle-ci appréciait ma peinture et je souhaitais lui faire un joli cadeau pour une occasion inoubliable.
A priori, elle fut agréablement surprise et exposa immédiatement mon oeuvre dans son salon.
Puis, un jour elle déménagea et je ne vis plus le tableau dans son nouveau nid.
J'ai pensé qu'elle l'avait oublié dans un des nombreux cartons qui n'avaient pas été vidés.
Un dimanche ensoleillé, je décide de faire une promenade à la brocante, je cherche, je fouine, et je remue de nombreux objets en quête d'un cadre ancien.
Je remarque une pile de toiles amoncelées dans un coin.
Je fouille et me dis que si je ne trouve pas de cadre, je vais peut-être trouver un tableau magnifique.
Et, surprise, je trouve au milieu de ce tas, mon joli cadeau oublié, abandonné et perdu.
Je me sens trahie et déçue par cette amie que je pensais fidèle.
Pourquoi s'était elle débarrassée de cette toile qu'elle semblait apprécier?
Par manque de place pour l'exposer?
Par indifférence pour mon talent?
Je me posais tant de questions et ne trouvais pas de réponse.
J'avais le tableau dans les bras quand un passant s'approcha et m'en demanda le prix.
Je lui répondis que je n'étais pas la vendeuse mais plutôt l'acheteuse de cet objet.
Déçu, il insista, m'arracha le tableau des mains et l'inspecta curieusement.
Je dois absolument acheter ce tableau me dit-il, voulez-vous bien me le céder?
Je lui demandais la raison de ce choix, et surprise, j'appris qu'il avait trouvé ce tableau oublié au fond d'un carton, près des poubelles, il voulait le récupérer car la toile appartenait à son amie, mais étant pressé, il ne l'avait pas prise immédiatement.
Quelques minutes plus tard, le tableau avait disparu, quelqu'un d'autre étant passé là.
Il savait que son amie tenait beaucoup à ce tableau et il voulait donc le lui restituer.
Heureuse de connaître enfin pourquoi mon oeuvre se trouvait sur cette brocante, je lui laissais acquérir le tableau perdu.
Le hasard existe-t-il vraiment ? Je me le demande encore !
Marie Madeleine


Nounours
Il faisait beau et on se bousculait presque sous les hauts platanes, le long de la mer.
Beaucoup de vendeurs avaient étalé leurs merveilles par terre, sur de vieux draps mais les plus chanceux étaient tout de même parvenus à installer leurs planches sur les tréteaux qui leur servaient de table.
Je profitais de la ballade, sans but réel quand je l'ai vu, assis là, tout seul, abandonné entre quelques poupées en costumes folkloriques défraîchis et une collection de guerriers en plastique échappés de la guerre des étoiles...Appuyé contre une cuisine complète pour la dinette,  Nounours regardait devant lui, comme s'il cherchait une connaissance dans cette foule anonyme.Des larmes de lumière brillaient dans son regard  de verre et je me suis tout a coup sentie coupable.
Quelques mois auparavant, j'avais offert  Nounours a cet infernal petit neveu qui était venu a la maison et qui avait voulu l'adopter : comment refuser ( a mon âge !) de confier un ancien jouet ! Alors j'avais grimacé un sourire hypocrite en laissant partir l'ours en peluche, mais recommandant tout de même de faire très attention car....il était vieux, et un peu abimé !
Il avait été très beau, Nounours, je m'en souviens encore : il mesurait au moins soixante centimètres et sa fourrure chatoyante était douce et soyeuse quand je le brossais avec tendresse. On avait plusieurs fois recousu ses oreilles particulièrement fragiles, mais il n'en avait pas souffert.
Aux puces ! Je n'en croyais pas mes yeux...l'ami de mon enfance, le confident de mes chagrins, celui que j'avais câliné était a vendre ! A n'importe qui, au hasard et pour  quelques centimes d'euros, des années de souvenirs allaient disparaitre.
- Un euro?
- Allez, donne-moi cinquante centimes...c'est bon
C'est dans ce marchandage que Nounours  allait finir. Ce témoin de ma propre enfance que j'avais confié à ce diable de neveu était monnayé, discuté pour quelques centimes !
Je sortais rapidement deux euros de mon sac et intervenais pour racheter la peluche sous le regard médusé du gamin qui avait fait la première offre.
Je m'emparais avec précaution de Nounours, et veillant à ne pas me faire trop remarquer par ma nouvelle acquisition, je m'éloignais sans me retourner.
Françoise M


Maille à l'endroit
Ce jour-là, je l'attendais avec plus d'impatience encore. Le matin même, j'avais terminé le dernier rang, in extrémis ; un cadeau de Noël ne pourrait souffrir d'ajournement ! m'étais-je dit. Nous étions donc le 24 décembre, la dinde était au four et le pudding, au frais, à la cave. Il arriva à 20 heures précises avec cette ponctualité des gens droits, aussi respectueux du temps des autres que du sien. J'avais déposé mon chef d'oeuvre au pied d'un sapin fictif, ostensiblement, emballé dans un joli papier avec force bolduc. Je ne pus attendre les douze coups de minuit, aussi invitai-je mon petit ami à ouvrir le paquet ayant, rang après rang, pelote après pelote, imaginé cet instant où étaient condensés mes espoirs, mon amour, ma tendresse. Précautionneusement, il ôta l'emballage. Elle était là, entre ses mains, annonçant les rigueurs de l'hiver et la douceur du confort. Immédiatement, je l'enjoignis de l'essayer, de l'inaugurer en quelque sorte et ouvris la fenêtre en grand cherchant à créer les conditions les plus réalistes qui soient afin que la sensation éprouvée le renseigne sans erreur possible sur le bénéfice qu'il allait tirer de mon accessoire. Devant le miroir du salon, il prit alors les poses du skieur, content. J'avais atteint mon objectif : il ne quitta pas mon écharpe de la soirée. Et quand il partit, je la lui nouai autour du cou avec l'affection d'une mère.
L'hiver passa entre froid et redoux, neige et pluie. Quand je voyais mon ami, je constatais avec satisfaction et fierté qu'il la portait à chaque occasion. Vint le jour, un 19 février, où je longeai les puces, empruntant ce raccourci pour rentrer chez moi. Non ce n'était pas possible !!! Sur un stand, à même le sol, parmi des vêtements usés, des tenues déformées, des fripes amoncelées, gisait mon écharpe de laine... Les gens fouillaient l'amas de vêtements, retournaient les doublures, soumettaient les étoffes à toutes sortes de manipulations ; je ne craignais qu'une chose : qu'avant même d'y parvenir moi-même, une main possessive la soulève et l'emporte contre quelques pièces. Ma crainte se doublait d'une sotte superstition : l'écharpe, ce lien entre nous, symbole de ma patience et de mon attachement ne pouvait être portée par quelqu'un d'autre sous peine de mettre en péril notre amour. J'étais bouleversée. sans trouver d'explication, j'échafaudais hypothèse sur hypothèse accusant déjà mon partenaire de s'en être débarrassé, lassé de ce noeud autour du cou. Quand, tout à coup je compris. L'homme qui tenait le stand, se retourna, je reconnus mon ami, blouson ouvert, chemise débrayée, il avait enlevé son écharpe et l'avait posée, à cet endroit-là...
Odile


La messe est dite
Hasard... Vous dites hasard... Il faudra chercher au-delà. l'au-delà des choses et leur signification profonde. Nicole, ce jour-là, désoeuvrée et un peu esseulée se perdit au marché aux puces tout proche. Le soleil était présent, la foule dense et anonyme, un milieu idéal ou noyer cette légère angoisse qui commençait à l'effleurer et qu'elle espérait piéger en faisant cet inhabituel détour par les puces. Tiens, ds bouquins... d'un regard sans conviction, elle parcourut la table, lu des titres qu'elle oublié aussitôt. Tout-à-coup, son regard s'arrêta médusé. Son coeur, lui, s'accéléra, son corps trahit une émotion que sa pensée n'avait pas encore engrangée, qu'elle se refusait à engranger. ce livre, là-bas, au bout du parcours, c'était lui. Son livre de messe ! Celui-là même que son père, il y avait quinze ans, lui avait offert pour sa communion, qu'à l'époque on appelait solennelle. Son entrée dans l'adolescence, un lieu de désir et de promesses, la vie qui s'ouvrait et...ce livre ! Que faisait-il là ? Ce n'était pas un rêve ? Elle le prit dans ses mains  tremblantes n'osant l'ouvrir... Elle attendit. Enfin, elle l'ouvrit. A la première page, il y avait un post it attaché. " A Marie-Noelle, pour sa communion, affectueusement, Jean." Ce livre, qui avait disparu de la circulation et qu'elle cherchait en vain depuis tant d'années était là. Aux puces, et à l'intérieur, la signature, au bas du post it était celle du père, son père. Il était destiné à la fille de sa maîtresse récente. Nicole ne s'en relit pas. Comment avait-elle pu oser et par ce geste avait-il pu tomber si bas ?
Marie Dominique


Perdu
C'est dimanche. Je flâne aux puces, à la recherche de je ne sais quoi. Les objets m'intéressent peu mais les livres, pourquoi pas ? Il y en aura bien un qui attirera mon attention...Hélas, la pêche n'est pas bonne ce matin, ça fait une heure que je traîne. Un dernier étal et c'est là que je retrouve une couverture familière. Les souvenirs me reviennent, notre première rencontre... La tranche un peu jaunie, tout y est, même la pliure de la couverture. Je l'ouvre et je reconnais ma dédicace sur la page de garde. Je t'avais offert A la recherche du temps perdu.  Tu n'as pas perdu ton temps pour t'en débarrasser, ni de moi, d'ailleurs, t'aurais-je fait perdre ton temps ?
Maurice



Fils de laine
Toute pleine d'un entrain enthousiaste, happée par l'appel de la brocante, armée de mon panier rose, je fais mon entrée triomphante en pays favori et jamais tout à fait conquis, les puces. Le nez au vent du bord de mer ajaccien, le coeur battant de la chasseuse-chineuse, les yeux armés de détecteurs laser, je vibrionne au milieu des mille trouvailles comme une abeille butineuse dans la ruche à miel. Tout à coup, je me fige, le vent ne souffle plus, mon coeur s'est arrêté de battre, mes ailes tombent et mes yeux se voilent : là, au milieu de tous ces trésors, de toutes ces promesses de mille et un bonheurs, je reconnais cette écharpe, la seule écharpe que j'ai tricotée dans ma vie et que j'ai recommencé avec amour plusieurs fois pour l'offrir, le coeur battant d'amour, à l'élu de mon coeur de l'époque, époque pas si lointaine vu l'étendue de la douleur assénée au creux de mon estomac. La voix enrouée, je demande en un souffle au monsieur qui la vend le prix de l'objet de mes tourments. "Oh, 5 euros, me dit-il, le monsieur  me l'a vendue 4 euros". mes jambes flageolent, les bras m'en tombent, je suis anéantie. "Mais, reprend le monsieur d'un ton pensif et rieur, vous êtes si charmante que je vous la laisse pour 2 euros e en prime, je vous invite à partager un café avec moi !" Je quitte l'écharpe des yeux pour observer mon vendeur : il est grand, la cinquantaine de beau gosse avec un sourire plein de bienveillance. Mon coeur se remet à battre doucement, mes yeux s'éclaircissent, mes jambes me portent de nouveau. D'un ton clair qui ne porte plus le voile, j'exprime avec un petit sourire : "D'accord, c'est gentil à vous." Et puis, tout à coup, dans ma tête, se dessine l'amant passé à qui je fredonne en pensée cette petite chanson : Alors, tu veux ou tu veux pas ? Si tu veux, tant mieux, si tu veux pas, tant pis, j'en ferai pas une maladie...
Sandrine


Plaisir d'offrir
Ce foulard, je l'avais choisi avec soin : couleur, matière, texture. Il devait correspondre exactement à certains critères afin de provoquer une réaction particulière chez son récepteur. le récepteur en question, en l'occurrence une réceptrice, était ma belle-mère. Le cadeau fut offert le matin de Noël et provoqua comme prévu des exclamations éblouies sur mon "bon goût" et "mon aptitude à déceler ce qui fait vraiment plaisir". Le processus était enclenché. Au bout de six mois, je retrouvai le foulard en question ( pièce unique issue de l'atelier d'un créateur ) négligemment jeté sur un tas de fripes dans un vide-grenier. Un petit sourire flotta sur mon visage. le stimulus avait produit la réaction escomptée : 1.démonstration de joie hypocrite, 2. évacuation du textile détesté. Oui, ce foulard, je l'avais choisi avec soin : couleur, matière, texture à l'opposé exact de qu'aurait pu apprécier ma belle-mère. Bilan : expérience extrêmement concluante, à renouveler.
Patricia

mercredi 22 février 2012

le journal de Tempo n°21, chronique d'un chien presqu'humain


Saperli-tempo-pette ! Nous voilà bien lotis ! Le cousin Don Cristobald vient de s’installer chez Pap’hum. Et ce, au motif de la camaraderie. Laquelle camaraderie remonte à ma première croquette : au temps de leurs études ! C’est dire si ça fait une paye. L’âge, d’ailleurs, dans sa grande honnêteté a déposé de son lustre sur leur crâne respectif : et  chacun compare d’année en année, penaud, les progrès inéluctables de sa calvitie, signe attestant sans ambiguïté que la fraîcheur est bel et bien révolue ; le chien aboie, la caravane passe...
C’est pourquoi, il me semble que le prétexte d’avoir en des temps reculés partager même chambrée, même pique-nique sur un coin de table encombrée, même zéro pointé en mécanique hydraulique est un peu tiré par les cheveux, dirais-je, finement allusif. Mais bon. Tant que le cousin D.C. ( pour Don Cristobald et non Délai de Conservation, soyons charitable tout de même ), ne déplie pas sa couette dans la tempoterie, je reste neutre. Par contre, si d’aventure l’idée venait à le séduire, je saurais me faire entendre, croyez-moi… à moins d’en tirer le fructus – vu que j’en ai l’usus et l’abusus - en monnaie de croquettes sonnantes et trébuchantes. Tempo n’est pas un niais. Et j’ai le goût des affaires, des marges bénéficiaires, et pour tout dire de l’enrichissement personnel à 0 pour cent de fiscalité.
Pour l’heure, Pap’hum lui a alloué la chambre jaune, et non loué eu égard encore une fois à ce passé commun qui justifie chez l’un noble désintéressement et de l’autre, la requête. Je le déplore, Pap’ hum n’a ni le goût des affaires ni celui des marges bénéfiaires ; a-t-il seulement le goût des autres en cette période troublée ?  Mais bon, tant que Cousin D.C. ne vient dire ses prières, assis en lotus dans ma niche, je reste coi.
La chambre jaune, qui jadis, avant le départ de Mam’hum, fut salon de musique est désormais chambre à coucher. Car je ne crois pas qu’une fois déplié le canapé-lit, il soit loisible de faire sa gymnastique, de plier les draps ou de réunir une chorale pour chanter du Berlioz, d’autant que le volume de Cousin D.C. déborde largement de sa personne.  Son petit ventre replet  - qui donne le sentiment que ma foi la calvitie n’est pas si incongrue, cela dit en passant - n’a rien à voir là-dedans, je m’en défends ! Non, je veux parler des quelque cinq, six, sept… sacs poubelle d’affaires qui devancent le Cousin D.C. dans ses déménagements. En effet, Cousin D.C. a pour habitude de transporter sa garde-robe non pas dans la valise Delsey chic et sur roulettes bien graissées  mais en sacs poubelle de 50 litres. Surpris ? Quand on connaît Cousin D.C. rien n’étonne. Et je dois dire que je suis assez sensible à cette marque d’originalité ; mais où va-t-il chercher toutes ces joyeuses facéties ? La contenance de ses biens – chiches les biens, hein – représente donc, si mes calculs sont bons, deux petits mètres cubes, en sus de sa masse volumique personnelle, qu’il a fallu loger. Pap’hum, dans une générosité discutable, lui a donc attribué la penderie de Mam’hum en dépit de mes rouspétances car enfin les quelques vieilleries de la pré-citée rappellent à ceux-là qui semblent l’avoir oublié que la maîtresse des lieux est toujours là. Du moins dans nos cœurs tristes. Mais l’affaire en est restée là, je n’ai eu pour audience que ma fidèle Cueillette qui a profité du chahut général pour filer à l’anglaise dans la chambre de Pap’hum après un long bâillement de diva attrapant le contre ut. Zen attitude que j’envie parfois tout en sachant que l’action est mon mode d’existence ; au verbe faire, je me trouve sublime. Aussi, ai-je prévenu illico Mam’hum. Mais là aussi, déconvenue : Mam’hum approuve et félicite même le jeune couple ! Ne nous méprenons pas. J’emploie là cette tournure de langage, à l’imitation, voire l’encouragement, de Cousin D.C. dont l’humour a le mérite de tourner en dérision les situations les plus critiques. En effet. Oui, les plus graves, sans rien exagérer. Non, je vous assure,  car le malheur qui s’abat aujourd’hui sur notre niche, hélas trop masculine, n’a plus de commune mesure. Je résume. Si Pap’hum a perdu sa Mam’hum – sans dix retrouvé, non Cueillette, non, s’il te plaît !!! - ; Cousin D.C a perdu lui aussi sa Donna   Cristobaldine ! Total des courses : non pas une, mais deux de perdues. Bilan lourd pour une si petite niche…
C’est dire que leur décote n’est que litote. Plus prosaïquement, c’est la déconfiture. Désolation au petit déjeuner. Indignation au déjeuner. Dépression au dîner. A ce régime-là, là, ma bonne humeur se délite. Je ne vous dis pas l’effet désastreux que produit sur un jeune chien adulte un tel modèle, par ailleurs. Moi qui nourris le secret espoir de fonder avec la Tempête de mes rêves une meute nombreuse, et ce, allocation animale ou pas, car je ne subordonne pas la natalité aux avantages financiers, moi que la nature incline à vigoureuse fécondité, moi dont le cœur tout doux appelle à sa moitié, moi qui suis taillé pour la passion, je m’interroge.
Que penser du couple ?
De la désunion de deux êtres, faits l’un pour l’autre ( je cite ) ?
Le désamour existe-t-il ?
Et en définitive, l’amour existe-t-il ? saperli-tempo-pette !

Je lance ici un SOS. Car de toutes mes certitudes, je suis dégringolé. Mais de grâce, épargnez-moi les poncifs. Une de perdue, dix de retrouvées, j’en ai déjà soupé.

Cousin Don Cristobald ne se laisse cependant pas abattre. Tous les matins, il dit un je-vous-salue-mari, devant la glace. De cette calvitie, pourrais-je encore tirer avantage ? Aurais-je le dessus sur les plus chevelus ? Et le Seigneur lui répond :
-       A certaines conditions.
-       Lesquelles, grands dieux ? Dites, et je vous écouterai, dussé-je m’en coûter quelques implantations…
-       D’abord, cesser ce narcissisme. Tu as l’égo gonflé et les chevilles enflées. Passons le ventre, que seul un peu de sport pourrait faire fondre.
-       Mais comment me résorber, au sens propre et au sens figuré ?
-       Toi seul le sais.
-       Seigneur ! Mais je ne sais plus rien, rien de rien, je vous assure. Hier encore, je naviguais, pilote hauturier, passais le Pas de Calais, frisou les doigts dans le nez, mais aujourd’hui, je me noie dans mon verre adam.
-       Tu vois, tu t’écoutes trop parler. Tu ne te soucies que de virilité. Ne comptent que ton moi surdimensionné, les occasions de briller en société, et ce n’est pas en faisant le fanfaron dans les dîners que l’on apprend à écouter. Or, tu ne sais pas écouter, tu ne retiens que ce qui te revient. Donna Cristobaldine t’a pourtant donné maintes fois une nouvelle chance ! Mais non, esprit buté et rétroversé, tu ne l’as point entendu. C’est « une épaule sur laquelle se reposer » qu’elle demande. Même si la force évocatrice de la formule peut surprendre ( tu n’as en effet ni la carrure de Clint Eastwood ni la taille de cou de Bruce Willis mais la nature t’a doté d’autres talents oh combien satisfaisants qui, chez eux, au demeurant font défaut cruellement ; je ne citerai que l’usage de la parole, à titre d’exemple ) et ce n’est pas en grevant le budget du ménage par l’achat de nouveaux costumes que les choses s’arrangeront ! Tu dois apprendre à décoder les second, voire troisième degré.
-       Est-ce à dire que l’amour est escalier ?
-       Ré-écoute la marche nuptiale de Mendelssohn pardi !
-       Oh, je vois !
-       Tu ne vois rien du tout encore mon pauvre ami. Tu sais fouiller la mer du haut de la passerelle, taquiner la balise et jouer des haussières mais la vie, la vraie vie, au quotidien, au petit traintrain, la vie de série, la vie en petit, ton orgueil te la dissimule… bip, bip, bip…


Hélas la connexion a coupé, la livebox clignote. Mais c’est bien assez pour une première communication eu égard aux faibles dispositions de l’intéressé. Don Cristobald rebouche le dentifrice, sort de la salle de bain, va mettre sa serviette à sécher car à présent, personne n’est là pour passer derrière lui, essuyer l’eau par terre, mettre au sale son caleçon, voilà la leçon !
Pendant ce temps-là, Pap’hum range les bols du petit déjeuner, remet le beurre au frigo, essuie la table avec le bon torchon, pas celui de la vaisselle. Puis il saisit un crayon.  Un tiret, huile d’olive ; un tiret, sac poubelle ; un tiret, crème fleurette ; un tiret, riz gluant ; un tiret, foie gras de chez Fauchon, non, un tiret, foie gras de chez Fauchon, paté de foie en promotion. Un coup de balai peut-être ? Pouh, à quoi bon ? On ne mange pas par terre… Si justement ! j’objecte. Et voilà notre Pap’hum qui allume une cigarette. De la mollesse, encore de la mollesse, toujours de la mollesse ! Mais qu’ai-je fait aux grands dieux pour hériter d’humains pareils ? Et qui de se plaindre, et qui de renifler, et qui de se mettre en colère quand il faudrait ouvrir son cœur pour en montrer l’envers ?

Pour tout vous dire, je ne sais qu’espérer de cette cohabitation. Je crains qu’ils ne se montent le bourrichon.

J’ajoute que tous les matins, le cousin va faire de la plongée du côté des Sanguinaires. J’y vois là symbole on ne peut plus criant… Croyez-vous que cela aide à remonter la pente ? Franchement ! Non, non et non, c’est pas bon !

mardi 14 février 2012

le journal de Tempo n°20, chronique d'un chien presqu'humain


J’en suis tout bouleversé, tout tourneboulé et tout chamboulé. Permettez-moi cette redondance un peu désuète mais c’est pour dire que le sentiment dure. En effet, j’ai reçu par wouawouadoux un mot de mes plus fidèles lecteurs, je veux bien entendu par cette périphrase flatteuse désigner mes cousins ultrasonistes.  Un mot, que dis-je ! cents mots, mille mots ( car je compte les sous-entendus que le cœur garde en réserve de peur d’éclater ), plein de gentillesses. Mais jugez par vous-même :

A l'instar de JK Rowling, vous décidez - nous lisons entre les lignes ou notre angoisse mal négociée nous trompe - de vous  taire. Haro sur cette décision unilatérale et cruelle ; nous défendrons bec et ongles notre Tempotter... Avec lui, nous perdrions un témoin ajaccien de choix, tantôt poète, tantôt philosophe qui nous renseigne tant sur la macro que sur la micro-histoire de l'ile de beauté.

Fini, les lectures tempociennes, un peu tempo tard parfois, assis tous les trois sur le canapé de la villa Curial, ou nous nous employions à nous dissimuler mutuellement nos larmes.

Un héros est propriété de ses lecteurs ; le romancier se contente de le suggérer. Non, non, et re-non !!! Nous ne voyons, quant à nous, aucune bienveillance à autoriser ce crime de lèse-majesté : "cesser de faire parler de moi"...

Dans un sursaut, nous nous disons que peut-être n'est-ce là que caprice de star, abandon de scène pour mieux mesurer l'attachement des siens ? Une RRR (réponse rapide par retour) s'impose ! .

Vos bien dévoués lecteurs.

Comme il est touchant de voir à quel point son existence est le précieux bien des siens ! Quoi de plus émouvant aussi d’imaginer ses lecteurs dans ces conditions matérielles si royales : assis sur le canapé de la villa Curial … Oh comme l’évocation a de beaux atours ! Comme il est doux de songer que les affres de la création s’achèvent là, dans le douillet de la plume, les rondeurs d’un sofa. Et c’est justice car la souffrance que nous endurons, nous, auteur, compositeur, facteur de mots, artisan de l’être, vaniteux d’entre les vaniteux qui déjà préjuge à la qualité de son petit comité de lecture familial même accueil mondial, oui ce don de la parole que nous portons tantôt comme une déformation honteuse tantôt comme un mal sournois ne peut se supporter qu’à condition de beauté et c’est là tout le bienfait d’être lu car la beauté est du côté de celui qui lit, de celui qui donne aux mots malhabiles son oreille absolu. Voyez comme c’est bien dit ( le lecteur peut relire ce passage pour en saisir toute la profondeur ). 
Encore merci mes chers petits musichiens qui me révèlent jour après jour en quelle hauteur vous me portez !... - laquelle hauteur par un effet paradoxal m’incline à l’humilité, c’est promis.
C’est donc humblement que je continuerai ce 20ème épisode, avec pour seule ambition de vous distraire sans omettre de vous instruire car l’observation de l’animal ne peut qu’éclairer vos petits esprits façonnés au tour régulier de la musique sur le fonctionnement de l’humanité. Certes, ce passage est bien dit mais fort de ma précédente résolution, je ne suggère en aucune manière au lecteur de relire ce passage pour bien en saisir la profondeur, le lecteur aura d’ailleurs compris car il est loin d’être bête, celui-là.
Et c’est là le début du talent. Ne jamais sous-estimer son lecteur. Or, cette loi souffre de nombreuses exceptions comme je vais vous le démontrer.

1. Le mauvais écrivain est celui qui prend le lecteur pour un crétin : il dit tout et c’est affligeant. Ainsi :
« La cafetière en verre pirex fumait sur la table en ébène de macassar, vernie en cabine. Les bols étaient vides. Même le sucre, encore dans le sucrier, ne venait affaiblir cette vacuité, chère aux moines chinois que l’on voit, silhouettes incertaines dans les brumes d’altitude, peintes d‘un seul coup de pinceau inspiré sur les rouleaux du 19ème dès lors on les déroule à la lumière. »
Petit commentaire de texte. La cafetière en verre pirex fumait sur la table en ébène de macassar, vernie en cabine. En quoi la cafetière fume-t-elle davantage quand elle est en pirex ? Je l’ignore. La précision est donc superfétatoire. Coupez. En quoi, la table en ébène de macassar, n’en est-elle pas moins table ? d’autant que tout le monde connaissant l’ébène l’imaginera noire cette fichue table ; or, l’ébène de macassar est un joli bois ondé aux reflets cuivres. Et là le lecteur l’a dans l’os ! Cette précision va donc à l’encontre même de l’évocation souhaitée. Coupez. Vernie en cabine : on connaît la carrosserie vernie en cabine, mais l’ébénisterie ?  Rien n’est moins sûr. Là encore, cette exactitude coûtera au lecteur moment de trouble qu’on pourrait lui épargner. Quant au sucre, on ne voit aucun rapport avec les moines, mais alors là aucun. Coupez.
Hélas, ils vont comme une nuée de sauterelles chaque année à la même époque s’abattre sur le monde de l’édition.

2. L’écrivain médiocre est celui qui prend le lecteur pour un ignorant : il dit tout ce que tout le monde sait. Ainsi :
« La cafetière fumait. Avant d’être dans le bol, le sucre était dans le sucrier. »
Petit commentaire de texte. Certes, il n’est pas inutile de rappeler qu’une cafetière n’a d’intérêt que lorsque le café est prêt, donc chaud, c’est la moindre des choses. De même, insister sur le fait que le sucre se conserve mieux dans un sucrier qu’au congélateur ou fumé au bois de hêtre évitera bien des déboires à un extra-terrestre venant d’emménager dans une kitchenette dont la valeur locative déjà estimée à 500 euros, tarif parisien, ne permet guère l’effort dispendieux du congélo. Mais la probabilité d’être lu hors la planète étant somme toute assez faible, même tiré à des millions d’exemplaires, mieux vaut à mon sens n’informer que du strict nécessaire, considérant que la plupart des terriens ont résolu la question de la conservation du sucre en se conformant aux us et coutumes locales ( le bête sucrier ). Mais cet avis n’engage que moi. Pareille analyse de texte au bac littéraire devra par conséquent être pondérée en citant la source : moi en l’occurrence.
Hélas, ils vont comme un raz de marée chaque année à la même époque inonder le monde de l’édition.

3. L’écrivain incompétent est celui qui prend le lecteur pour un naïf : il dit tout ce qu’il ignore lui-même. Ainsi :
 « La cafetière en verre pirex fumait sur la table en ébène de macassar, vernie en cabine. Les bols étaient vides. Même le sucre, encore dans le sucrier, ne venait affaiblir cette vacuité, chère aux moines chinois que l’on voit, silhouettes  incertaines dans les brumes d’altitude, peintes d‘un seul coup de pinceau inspiré sur les rouleaux du 19ème dès lors on les déroule à la lumière. »
Oui, c’est le même texte qu’en 1. Et alors ?
Mon commentaire. Etait-il certain que la cafetière soit bel et bien de marque pirex ? L’a-t-on retournée pour y lire la marque ? Et dans ce cas, que faire du café ? Se le renverser sur les genoux ? Le jeter dans l’évier ? Et si c’était de l’arcopal, hein ? Par ailleurs, a-t-on vérifié comme il se doit que l’ébéniste possède une cabine de vernissage ? L’investissement est de taille, ( ça va chercher dans les 50 000 euros ce gadget-là ) l’a-t-il porté au tableau d’immobilisation comptable ? Quelle marge bénéficiaire réalise-t-il ? Et ça sur le dos du pékin ? Justement, à propos de Pékin, pourquoi restreindre au seul périmètre de la Chine la probabilité d’apparition de silhouettes incertaines dans les brumes d’altitude ? Rien n’est moins sûr, allez sur le plateau des millevaches, et je vous fiche mon billet qu’entre le 15 novembre et le 15 mars, toutes les silhouettes, toutes, absolument toutes, naviguent parmi les brumes, alors, de qui se moque-t-on ? Je vous le demande : De qui se moque-t-on à la fin ?
Car, vous l’avez deviné le comble est évidemment atteint avec ces silhouettes justement incertaines ! M’enfin, si c’est incertain, pourquoi l’affirmer avec autant d’aplomb, au mode indicatif de surcroît ???? Le lecteur, dans sa candeur, croit certain ce qu’on lui dit ! Voudrait-on qu’il croit certain ce qui est incertain ? Comme on le voit : on s’embrouille les pinceaux ( d’où je pense cette référence au peintre ; enfin, je le subodore seulement, car encore une fois, le doute plane à des altitudes que je n’atteins personnellement que rarement. )
Hélas, ils vont comme un mal à l’issue incertaine, chaque année, à la même époque,  mais là rien n’est moins sûr, troubler un peu plus le monde ambigü de l’édition. Ambigû ou ambigü : J’hésite…Quelle certitude obtenir ? auprès de qui ? et dans quels délais ?

4. L’écrivain compétent est celui qui traite le lecteur en bon collaborateur : il dit peu, ( et c’est déjà une qualité ) comptant beaucoup sur le travail de l’autre. Ainsi :
« La cafetière en pirex sur la table en macassar, en cabine. Les bols étaient .... Même le sucre, encore le sucrier.  Ne venait affaiblir cette vacuité, oh  moines chinois, les brumes d’altitude, d‘un seul coup de pinceau inspiré les rouleaux du 19ème dès lors à la lumière. »
Mon commentaire : il serait vain de parvenir à déchiffrer ce texte au saut du lit, du beurre dans les neurones comme dans les yeux. 
Mon conseil : Deux litres de café devraient vous venir en aide. Pirex ou pas pirex, moine ou pas moine, on s’en fout.
Hélas, ils vont comme chaque, à la même, troubler le monde.

5. Enfin. L’écrivain de talent est celui qui se tait sur de tels détails insipides car l’important n’est pas là. L’important est :
 « La cafetière en verre pirex fumait sur la table en ébène de macassar, vernie en cabine. Les bols étaient vides. Même le sucre, encore dans le sucrier, ne venait affaiblir cette vacuité, chère aux moines chinois que l’on voit, silhouettes  incertaines dans les brumes d’altitude, peinte d‘un seul coup de pinceau inspiré sur les rouleaux du 19ème dès lors on les déroule à la lumière. La cafetière de Pap’hum fumait. L’hiver venait et les brumes de novembre descendaient du Vizzavona à la mer. Tempo était venu poser sa patte sur la cuisse de son maître. Le soleil parut. Une bien belle journée s’annonce, aurait dit Mam’hum, et tout le monde aurait acquiescé à tant de bonheur à vivre en 24 heures. »
Mon commentaire : cafetière, d’où hiver, d’où brume, d’où le réconfort de l’animal, d’où l’embellie, d’où Mam’hum. C’est pas compliqué.
Hélas, ils vont vainement chaque année à la même époque tenter le coup dans le monde de l’édition. Mais non.


6. Enfin. L’écrivain de génie est celui qui dit la vérité, juste la vérité. Ainsi :
« Avec Tempo, nous perdrions un témoin ajaccien de choix, tantôt poète, tantôt philosophe qui nous renseigne tant sur la macro que sur la micro-histoire de l'ile de beauté. »
Mon commentaire : continuez, continuez…
Heureusement, il vient comme un maître stimuler ma belle imagination.

lundi 6 février 2012

le journal de Tempo n°19, chronique d'un chien presqu'humain

Je, soussigné, Tempo, interdis que l’on insère ma chronique hebdomadaire ici et requiers de votre haute bienveillance, vous mes dévoués lecteurs, que l’on cesse de parler de moi, preuve de mon refus narcissique qu’ ici, solennellement j’entame, dans un état d’esprit serein mais ferme pareil à l’innocent, sa grève de la faim. Merci.


mardi 31 janvier 2012

le journal de Tempo n°18, chronique d'un chien presqu'humain


Raplapla. Ecrasé de chagrin. Un rouleau compresseur me serait passé dessus, je serais dans le même état. Un état indéfinissable entre la compote de prunes vertes et le pudding de Noël, laxatif et constipé. Car en dépit de ma hauteur de vue, je sens bien qu’à tout moment je pourrais me lâcher et me vider de ma peine sur le tapis tout en souffrant d’atroces crispations abdominales, équivalentes à la contention de mon esprit. Je voudrais que les choses reprennent leur aplomb, j’en dénigre ma ration tant c’est ici la désolation. Mon monde si d’ordinaire arrangé dans le bon goût et les jolies manières, est entré en collision avec je ne sais quel bolide, et je suis là, sans rien pouvoir faire, si ce n’est constater les débris, rentrer ma tête d’autruche dans le sable du temps perdu, du temps où il était encore temps, mais maintenant c’est trop tard. Hier encore, j’étais là, installé dans mon douillet confort, nabab faisant étalage de son opulence, dilapidant à tort et à travers dans  la prodigalité des caresses frisant l’arrogance quand il y a tant de nécessiteux ; je réclamais même, pur caprice, davantage, toujours plus, encore et encore, des douceurs, des dons et des générosités dont j’ignorais la rareté. Je m’empiffrais, je me baffrais de ce pain blanc et Mam’hum me lavait les dents. Aujourd’hui, à supposer qu’enfin la lucidité m’ouvre les yeux, j’emporte mes regrets tout au bout du jardin où depuis j’habite un fond de trou. J’ai sans doute gagné en humanité ; le manque, que d’aucuns croient ne frapper que les gens, m’a à présent désigné de son doigt pointé, là, où ça fait mal. J’ai gagné en humanité, oui, j’éprouve le fini, j’éprouve les remords. Toutes choses que la bête ignore normalement, dans l’incapacité de s’extraire de l’éternelle nature.
La maison de Pap’hum est en colère. L’aspirateur est tombé en panne, je constate avec dédain les boules de poils que sans brossage régulier je laisse un peu partout. Indifférence pour ma pitance. Peu d’enclinatinon au jeu. Petite anémie peut-être. Réaction timide à la caresse. Récompense sans effet. Dresse  encore l’oreille droite à son nom, l’oreille gauche semble physiologiquement indemne néanmoins. Une cure de croquettes enrichie suggère le véto, sans véritable certitude. Une cure de Mam’hum serait plus appropriée. Au fond, Mam’hum est  ma croquette préférée. 
Serais-je condamné ? Serais-je en train de perdre le boire et le manger ? l’espoir et la gaieté ? C’est l’histoire d’un véto qui dit à son patient : Il vous reste 10 à vivre. 10 quoi ? dit le patient sus-nommé, 10 années, 10 mois, 10 jours ?? 9…8…7… C’est une blague, pour dérider Pap’hum. Ouais, il dit, pour encourager ma bonne volonté puis il allume une cigarette. Sans vider le cendrier. Met les pieds sur la table du salon beaucoup trop encombrée. Une revue tombe par terre. Va pas la ramasser. Le téléphone sonne. Va même pas décrocher. Et reste là tout chiffonné sur le canapé, à tirer des bouffantes, des idées délirantes. C’est comme ça tout le week-end. Pap’hum attend lundi pour repartir travailler et faire régner partout la sécurité là où toute la sienne est toute ébranlée.
Le lundi, je pense que tout est fichu
Le mardi, je pense que tout est encore possible
Le mercredi, je me dis que la cause est perdue
Le jeudi, l’euphorie me gagne dans un ultime sursaut d’absolu
Pour retomber, le vendredi, au point mort, tout est à recommencer, tout est à réinventer.
Le week end est encore un supplice. Pap’hum dort beaucoup, ne refait jamais le lit. Quand il se lève, met ses chaussons pas en entier, prépare le petit déjeuner mais les tartines sont mal beurrées, le thé est en sachet, le sucre… encore oublié d’en acheter. Il allume la télé, regarde le moindre monde parler au moindre monde quand lui, il a personne à qui parler. Et là c’est l’indignation qui me gagne car enfin je suis le meilleur ami de l’homme, l’aurait-il oublié ?  Compterais-je pour des prunes ?

Encore un week-end de perdu.
-    Dix de retrouv…
-    La ferme Cueillette ! Tu m’emmerdes à la fin, fiche-moi la paix ! Avec tes dictons à la con… Quand t’as raté une mésange, je te dis « dix de retrouvées » moi ?!!! Hein bon alors… T’es pénible à la fin…
-    Mais arrête de te morfondre ! Allez ressaisis-toi mon vieux. La terre ne va pas s’arrêter de tourner parce qu’un couple sur deux divorcent en France, si j’en crois les sondages de l’IFOP. Même les couples présidentiels divorcent de nos jours alors c’est dire si le pékin moyen y est exposé !
-    Je vois pas le rapport. Et d’abord je t’interdis de parler de divorce, tu vas nous porter la poisse. Et puis, je suis apolitique. Je me contrefous du président, me contrefous du parlement, me contrefous, voilà. Ma seule cité, c’est la cité de la joie !
-    La cité de la joie, n’importe quoi ! cé-cité oui ! L’aveuglement ! Vous les mâles, vous ne voyez jamais plus loin que le bout de votre nez ! M’enfin, il faut les faire rêver, les enchanter, les bouleverser, les EMOUVOIR, oui, avec délicatesse, faire de la vulgarité du monde, un haïku ! Dehors vous faites les fiers à bras, les sauveurs de l’humanité et hop une fois rentré, fourbu, on se débine, on est tout mou, juste bon pour un ou deux sudokus. Et puis, un jour, on met la table devant la télé et dans l’assiette qu’est-ce qu’on mange ? Les ennuis de la journée, c’est ça la vérité.
-    Arrête un peu tes clichés, tu veux.
-    Mais remuez-vous un peu tous les deux ! Non mais regardez-les ! Et je traîne la patte, et je me laisse aller ! Du nerf, mon vieux, du nerf ! C’est pas comme ça que ça va passer !
-    Tu m’ennuies avec tes phrases toutes faites. T’as pas un petit poncif sur l’indépendance des femmes, des fois ? 
-    Très bien, très bien. Je vois que Monsieur nous la joue blasé…
-    Et même en admettons que les hommes soient si différents des femmes, qu’ils se débrouillent très mal, est-ce une raison pour les quitter au motif d’un trop plein de quotidien ? Est-ce équitable ? est-ce charitable ?
Là-dessus, Cueillette me laisse tomber pour un rouge gorge grassouillet. Dans notre malheur, l’hiver est arrivé plus tôt cette année, les passereaux sont engourdis, les feuilles sont tombées par terre et la pelouse en est toute jonchée, le ciel est bas, le soleil est pâle. J’ajoute que délibérément j’use de cette littérature à deux balles sans tendre vers l’excellence et c’est là grand effort car à embellir la vérité de phrases enluminées ferait de notre épreuve château de conte de fée quand le malheur s’abat sur ses trois cents cheminées ; or, le malheur rend sec. Arrière les adjectifs ! Dehors adverbes et conjonctions ! Je renonce à tous ces mignons qui d’ordinaire donnent à ma prose un air joufflu en bonne santé ; je renonce aux comparaisons, aux métaphores et aux analogies, même à cette merveille qu’est la redondance, par l’entremise de laquelle je m’écoute parler, vanité des vanités. Je veux des phrases comme des cellules de moines, des verbes faire et passe-partout en pagaille, des point-à-la-ligne sans repentir,  et du tranchant de mes phrases hacher menu la vérité, valeur suprême s’il en est, aussi banale soit-elle, aussi féroce soit-elle ; et faire du cru ma religion.

De son côté, Pap’hum fait tout son possible pour rendre à notre niche coquette son apparence d’antan, son pittoresque lorrain. Mais le cœur n’y est pas. La quiche lorraine un pensum à avaler.

mardi 24 janvier 2012

le journal de Tempo n°17, chronique d'un chien presqu'humain

Appelez-moi Temporaire.

Une semaine chez Mam’hum
Une semaine chez Pap’hum

J’ai le cœur fendu en deux dans le sens de la longueur.

mercredi 18 janvier 2012

le journal de Tempo n°16, chronique d'un chien presqu'humain

Je n’ai pas compris. Je ne comprends pas. Non, no, niet et nénette, je ne comprends pas.  Il y avait des signes pourtant, des signes patents, criants, récurrents, des signes dans tous les mots, dans tous les gestes, dans tous les tous. Absolument partout, mam’hum traçait ses signes de colère, ses signes de regret, ses signes de mésespoir, partout, dans les petits bouts de la vie comme dans les grands moments, mais l’on ne savait pas  lire, l’on ne savait que dire, et l’on devait mentir, sans doute, oui, on se mentait. Oui, la vie était morose. Oui, l’amour tournait court. Que pouvait-on objecter à si juste analyse ? Bien sûr, l’on pouvait déterrer un os, rendre au passé ses gloires et ses brillants, oui et oui, on pouvait faire de la marche du temps un petit galop léger,  des clochettes aux pattes, les oreilles en goguette. On pouvait, non, on DEVAIT. Non pas repartir en arrière, vers ces beaux matins d’hiver quand la brume jette des voiles de jeune mariée çà et là dans la vallée, vers les soirs constellés où pap’hum menait  les étoiles par le bout du nez, non plus revivre à l’envers chaque anniversaire, retourner l’avant comme un gant, non bien sûr que non, la tâche était inhumaine, et  pap’hum n’était qu’un papa humain. Ou alors il eut fallu construire une machine à remonter le temps, une cinétique à contre- courant, et prendre à contresens le chemin du toujours qui joue si bien à l’amour. Il eut fallu, et voyez aujourd’hui ce conditionnel qui d’ordinaire signe le souhait de son scellé secret , ce conditionnel que tout un chacun emploie sans rien savoir du mirage qu’il fabrique qui de vouloir la niche idéale, qui la croquette minimale, ce conditionnel-là, projection de fantasmes ou bâti de l’utopie, ce conditionnel qui, au présent, mène l’espoir gentiment tranquillement sans jamais au futur lui filer, ce conditionnel-là grâce auquel on donnerait sa chemise, on déplacerait des montagnes, irait au bout de la nuit, ce conditionnel qu’on affuble faussement de conditions, ce conditionnel qui m’ouvrait au sourire radieux d’animal heureux, celui-là encore qui disait encore, qui voulait du même, un identique à l’identique, un jour poussant l’autre, sûr du rôle qu’il se voit jouer, ce conditionnel-là, on l’avait pap et moi, là, sous la main, dans les tripes, on l’avait gros, comme un cœur de rechange, un organe en surnombre mais mam’hum est partie. 
Chaque carton entamait un peu plus mon âme et chargeait mon espoir de charbon. Chaque tiroir vidé, chaque pile de torchons triés m’infligeait leurs reproches : Pourquoi n’as-tu rien fait ? pourquoi n’as-tu rien dit ? pourquoi n’as-tu rien su ? voulu ? lu ? Pourquoi ? oui pourquoi ? Cueillette, qui, dans sa grande sagesse, vit les attachements dans la frugalité ne trouvait pour me consoler que sévères leçons : Une mam’hum de perdue, dix de retrouvées ! Mais qu’avais-je à faire de dix mam’hum quand une seule à elle seule comblait tout de mon triste seul. Qu’avais-je de vingt mam’hum, de cent mam’hum, de mille ou de cent mille quand le jardin gagnait en mauvaises herbes, en friches et roses fanées ? Une seule Mam’hum vous manque et tout est désossé. Passé le grand chantier, passé le grand partage – chaque meuble était affecté dans une colonne aux initiales de l’intéressé PH pour pap’hum, MH pour Mam’hum – il fut question de ma garde.  Qui aurait la charge de cet animal que les chinois disent porter bonheur dès lors leur poil est blanc – c’est mon cas, vous le savez ( je profite de cette occasion fort mal choisie je m’en rends compte, pour traiter mon ex-véto de stupide pour avoir indiqué sur mon carnet de santé à la rubrique prévue à cet effet que j’avais le pelage fauve ! Non seulement incompétente, cette pseudo vet’ était bigleuse ;  mais passons, le sujet n’est pas là, n’allons pas tout embrouiller  avec de petites querelles narcissiques alors qu’un vrai drame s’est abattu chez nous comme la misère sur le pauvre monde autrement dit comme le départ de Mam’hum s’est abattu sur la pauvre meute.

Cueillette, comme chacun sait ,vit dans l’autarcie des grandes puissances. Si bien que mes parents’hum  n’ont évidemment soulevé la question de sa garde. Et cette omission en dit long sur le rapport  d’inclusion de sister Cueillette à la biopshère ; j’y vois là le parfait arrangement de Dame Nature pour qui minéral, végétal et animal ne forment qu’un grand TOUT agrégé et qui dans sa grande justice assigne avec grande perspicacité à chaque particule la place idoine qui lui revient au sein du grand vivant -  et que la folie des hommes ne les y délogent, tiens, juste pour voir !! Bref, au final, si chaque colonne comptait autant de serviettes, de fourchettes et d’assiettes, aucune ne comportait Cueillette. Cueillette n’appartenait qu’à elle.  Voilà la vérité. Mais quid de moi ???
De qui étais-je le maître ? Euh, non : qui diable était mon maître ??? ou pour faire plus court : qui était maître ? Hein ? Qui était maître nom d’une pipe ? maître de sa raison ? maître de son destin ? de ses émotions ? maître de soi, enfin quoi ? Qu’est-ce que c’était que ces gamineries et un coup je t’aime et un coup je t’aime plus et rebelotte je t’aime c’est pour cela que je pars, et un recoup si je pars c’est pour cela que je t’aime ? Ce discours de casuiste commençait à me chauffer les oreilles pour tout dire. Mais qui aurait prêté attention à mes oreilles en berne ? qui se serait seulement soucier de cette chose en forme de chien intelligent qui gisait là à leurs pieds ? Et ça recommençait de plus belle :   Et pourquoi t’as rien fait ? et pourquoi  t’as rien dit ? Et pourquoi, pourquoi, pourquoi ? des pourquoi longs comme des jours sans croquette, des pleurs et des bêtises que j’écoutais, las, en forme de chose inerte, en forme de tristesse. Et comment dire ?... je voyais bien, non, je sentais bien, non plus, je comprenais bien, oui, je comprenais tout le sous-entendu, tout le sous-tu, je mesurais en fait l’épaisseur  du chagrin et le poids des riens. Mais enfin, ! avais-je envie d’aboyer, bonnes gens, bonnes gens, quel sens donner à cette comédie ?  Quelle punition vous infligez-vous là ? et pour quel pardon ? Je reconnaissais bien là Mam’hum, son éloquence convaincante, sa détermination butée. Hélas, je reconnaissais bien là aussi chez pap’hum du discours l’ignorance, des arguments l’innocence et pour tout dire l’extrême inefficacité. Sur ce terrain, mam’hum avait l’avantage. Tant et si bien que le dialogue tournait au monologue, au one Mam chaud. Et pour être chaud, c’était chaud. Non pas qu’ils se soient disputés comme des chiffonniers pour garder ceci ou cela, non, loin de nous cette vulgarité. Non, c’était tout en civilités, en dires raisonnés, en froideurs déguisées, reprendrez-vous une tasse de thé ? Pourtant, le feu brûlait : Mam’hum s’enflammait, Pap’hum couvait. On dit que lorsque le maquis brûle, il renaît plus beau, mais là, l’incendie se propageait à la vitesse de la lumière dévastant  non seulement les jeunes pousses de l’année mais attaquant la terre, rognant les racines et faisant feu de tout bois. Soit il avançait, l’avenir était sa proie, soit il reculait, le passé, son garde manger. Plusieurs semaines se sont écoulées. Le feu n’a pas faibli. Les cartons étaient prêts.

Puis un jour, ce fut enfin mon tour. Ils s’assirent une dernière fois sur le canapé avec en main la liste du partage. Colonne de droite ou colonne de gauche ? Ce que j’espérais chez l’un, je le perdrais chez l’autre et ce que je gagnais chez l’autre, l’un m’en priverait. Il me fallait faire vite une table de décision. Mentalement, je dessinai un tableau à double entrée, vite, tout critère de décision, un coefficient de pondération, solution a, b, c. Mon cerveau vécut une tempête comme jamais il n’en vécut, et je ne souhaite à personne pareille épreuve corticale. La loi est formelle : tout être adopté ne peut être abandonné par ses parents, ce qui en revanche est envisageable pour l’enfant naturel – bah oui, abandonné deux fois, faut tout de même pas exagérer ! Certes, depuis que la résilience est née, on peut normalement tout endurer, mais grâce au ciel, je compris vite qu’aucun ne pourrait me renier, encore moins m’administrer la dose létale ou me perdre dans la forêt profonde à la merci de celui dont ne dit pas le nom. Ne restaient donc que la solution a et la solution b. Mam’hum ou Pap’hum. Evidemment, rester avec Pap’hum avait de quoi séduire. Tout d’abord ( critère 1) je conservais la jouissance d’un terrain de jeu aménagé par mes soins depuis un an et demi et sans faillir puisque je restais avec lui, dans notre niche, sweet niche ;  puis (critère 2), je conservais la jouissance de Cueillette, enfin façon de parler, cette petite ne laisse pas faire qui veut et j’aime assez je dois dire ses grands airs  offusqués  de déesse ; puis (critère 3), je pouvais continuer à jouer au chien grondé quand Pap’hum me faisait les gros yeux, je pouvais continuer à l’infini même tant il aimait à jouer lui-même au Pap’hum grondeur et de cette entente tacite était née une saine et solide complicité qu’un petit somme sur le canapé toute truffe caressée venait consacrer au défi des grands principes suivant lesquels un chien en aucun cas, sans exception, ne doit monter sur le canapé, le lit, le canapé-lit, le hamac, et j’en passe. ( Critère 4) j’allais faire du sport. Des randonnées sans GPS dans le vent, dans les glaces, aussi fier dans les canicules que dans les déluges, des cavalcades effrénées, des batifolades de jeunes chiots, des taquineries de plaisantins, des badineries de joyeux drille et des combats de chien à chien, des tournois, d’olympiades, des trophées et des vivats ; j’allais aussi nager, des heures durant, taquinant l’oursin violet, frayant avec le menu poisson, j’allais rattraper des bâtons, sauver des nageurs en péril, offrir mon torse comme figure de proue au kayac, vent de Nordest à bâbord, petite houle de temps de curé – petite hein, la houle, n’allons pas tout faire foirer – tirer des bords avec des hisse et des ho, accompagnant les efforts de la marine, scruter l’horizon – tiens, v’là le Casanova de 15 heures, oh un dauphin !  oh une raie manta ! oh un poisson-lune !!! ( j’invente un peu mais c’est pour décrire l’ambiance exotique de la Corse) mais ne nous attardons pas, le temps passait et le supplice d’Abraham me guettait, ne l’oublions pas. Pour ce qui était du critère 5, la nourriture, les vaccins, le collier antipuce, le coefficient était nul : de chaque côté, ma santé était assurée d’une part par des soins aussi réguliers qu’adaptés et d’autre part par une constitution de centenaire. Et justement, s’il me fallait vivre cent ans avec Pap’hum sur ce train de bienfaits, j’insiste, il ne fallait évidemment pas prendre les choses à la légère.
Je considérai donc la candidature de Mam’hum avec même sang-froid. Elle allait vivre dans un appartement, en ville donc, et qui dit ville, dit  congénères, dit crotte et pipi un peu partout, dit  roues des 4X4, poubelles, devantures de magasins. Et quoi de plus excitant qu’une petite rincette  toute affaire cessante ? Et dans un milieu si stimulant que le boulevard consulaire, l’avenue impériale, la perspective de Madame-Mère ? Y’en a qui ne se mouchent du pied, diront les fâcheux. Eh bien oui, tout caniveau qu’il soit,  LE caniveau n’a parfois du caniveau que le nom. Abus de langage !  Usurpation ! Mais de qui se moque-t-on ? Pour accéder au statut de caniveau, ne vous en déplaise, il y a des critères, et si critère il y a, il y a une hiérarchie. C’est comme au guide Michelin, aux gîtes de France, aux relais et châteaux.
    Le caniveau « 1 crotte » s’applique aux chaussées destabilisées, le risque de vaciller et grand et celui de marcher dedans éminent.
    Le caniveau « 2 crottes » vous exposent aux dangers des véhicules alors que précisément la posture vous prive de vos moyens d’esquive ordinaires, à serrer les fesses de la sorte
    Le caniveau « 3 crottes » : belle vue, calme reposant, prestations annexes.
    Le caniveau « 4 crottes » grande terrasse panoramique classée monument historique au patrimoine de l’Unesco. L'équipe chaleureuse de la voirie  saura vous renseigner et rendre votre séjour agréable, dans une ambiance conviviale.

Bon, tout ceci était bien joli. Certes, la vie citadine avait plus d’un attrait mais cela ne faisait pas tout. Et j’ajouterais même que subordonner le recrutement de Mam’hum à si viles agréments pourrait laisser entrevoir chez celui qui vous parle basses préoccupations, que dis-je ! esprit d’opportunisme. Détrompez-vous ! Le premier critère de loin le plus propice à la survie affective de votre dévoué Tempo était assurément l’amour. Avec un grand A, un grand M, un grand O, un grand… vous m’avez compris. L’AMOUR donc dans toute sa magnificence, sa générosité, sa lumière gothique, ses arcs flamboyants ( j’aurais dû écrire des livres, je me dis des fois ). Oui, l’amour – revenons à la minuscule car Mam’hum m’appelle volontiers « mon tout petit, mon minuscule » et je sais bien là reconnaître figure de litote, et comme dit le héros de Racine « va, je ne te hais point » pour dire « je t’ai dans la peau » et comme  cet étalage de science me monte à la tête, je serai bref,  l’amour,  donc, revenons à la minuscule car Mam’hum voit dans le tout petit, le tout ordinaire, le tout simplet des choses géantes invisibles au commun des hum’, oui, vous avez raison, revenons à l’amour en majuscules sous ses jupes de minuscules, l’amour que me prodiguait Mam’hum était immensément immense. Et sous le critère 1, il y avait le brossage du soir, dans le sens du poil, à contresens du poil, là où ça chatouille et mon dieu comme c’est bon, il y avait le câlin du matin, dans le sens de l’éveil et à contresens du sommeil et doux jésus comme c’est folie de nos corps l’un contre l’autre, mêlant images diurnes, images nocturnes,  il y avait la mumuse de midi – se reporter à tempo n°? j’ai oublié le numéro mais si, vous savez, là où je raconte nos charmantes séances de muselière dont la durée est proportionnelle à la récompense, relisez, relisez, relisez !
Le critère 1 était tout ça à la fois, un moi et toi, un toi et moi, ses cheveux bouclés, mon poil lustré, ma papatte dans sa mimine douce, on est gâteux, on est heureux. Barthes a dit « je t’aime ne se dit qu’une fois ». Barthe est un imbécile. D’abord , je t’aime ne se dit pas :  quelqu’un le dit, abruti. 
Quant au critère n° 2. Ma papatte dans sa mimine douce, on est gâteux, on est heureux
Quant au critère n° 3. Ma papatte dans sa mimine douce, on est gâteux, on est heureux
Quant au critère n°4. Ma papatte dans sa mimine douce, on est gâteux, on est heureux
Quant au critère n°5. Quoi ? Ma papatte dans sa mimine douce ?  on est gâteux, on est heureux ? Pas du tout. Le critère n°5 est LE critère. Le critère absolu, suprême et canonique. Mais je ne sais pas si j’ai le droit de vous le dire. Non, je ne fais pas ma chochotte mais il y a des choses qui appartiennent à cet espace si intime, si privé, si humain que je n’ose y pénétrer. Cela nous concerne tous les trois. Voilà. Comment ? j’en ai trop dit ou pas assez ? je ne peux pas dire plus, c‘est tout, pour le moment. Peut-être plus tard, un jour, on verra.
Ma table de décision était terminée. Je relevai le nez. Pap’hum et Mam’hum sont toujours côte à côte sur le canapé. Je m’approchai, une papatte sur le genou de Pap’hum, le museau sur le genou de Mam’hum. Et puis, d’un coup, sans prévenir, je craque, comme un petit chiot, je m’effondre à leurs pieds, la tête entre les pattes, le cœur rompu d’avoir tant attendu ; d’en perdre un, c’est perdre les deux, comprenez-moi, regardez-moi,  je vous veux tous les deux, les larmes obstruent mes yeux, je répète tous les deux, comme un abracadabra, je voudrais qu’un génie sorte immédiatement des cartons de Mam’hum, il remettrait en ordre chaque chose à sa place, il montrerait là à lui, sa place ; là, sa place à elle, et tous les deux occuperaient mon milieu, tous les deux… Je pleure et j’ai mal à l’heureux.