Qui de nous n'a pas eu envie, un jour, de porter par écrit ses réflexions, émotions, connaissances, souvenirs ? Ecrire est l'activité la plus populaire qui soit et pourtant nombreux sont ceux qui reculent, confrontés au doute, au besoin de méthode, à la panne, à la solitude... "Le poète n'attend pas que l'inspiration lui tombe du ciel comme des ortolans rôtis" disait Queneau nous invitant donc à faire le premier pas en sa direction, dans une démarche confiante et active.
La langue qui nous habite...
La langue qui nous habite...calligraphie encres de chine et gouache de Odile Pierron
lundi 24 septembre 2012
mardi 18 septembre 2012
L'expression de la semaine : "Avoir le béguin pour quelqu'un."
Originaire de Belgique, plus précisément de Liège, le mot «
béguin » vient du premier couvent de béguines, au XIIe siècle, où les
religieuses portaient cette coiffure faite d’une toile fine. Ainsi,
croisée avec l’expression « être coiffé de quelqu’un », qui signifie «
être aveuglé par quelqu’un », «avoir le béguin » est rapidement devenue
une formule courante pour affirmer l’amour ressenti par une personne.
mardi 11 septembre 2012
L'expression de la semaine : "Donner sa langue au chat"
Autrefois, on disait "jeter sa langue au chien". Cette expression avait un sens dévalorisant car à l'époque, on ne "jetait" aux chiens que les restes de nourriture. "Jeter sa langue aux chiens" signifiait alors ne plus avoir envie de chercher la réponse à une question. Petit à petit, l'expression s'est transformée pour devenir "donner sa langue au chat" au XIXe siècle. En effet, à cette époque, le chat était considéré comme un gardien de secrets. Sa parole serait donc de valeur considérable, et il pourrait s'agir en "donnant sa langue au chat", de lui prêter la parole pour qu'il nous donne la réponse à une devinette.
Définition extraite de l'internaute.com.
jeudi 30 août 2012
Bruits - chapitre 1
1.
Il est arrivé à tout le monde de tomber. Que l’on soit jeune ou vieux, on tombe. Se laisser aller à rêver ? Et tout devient obstacle ; ne serait-ce qu’un coin de trottoir insignifiant vous étale sur la chaussée ; une boite de coca ? Et c’est le K.O. On tombe, à genoux, de tout son long, les quatre fers en l’air. Les statistiques sont éloquentes : à Paris, toutes les secondes, quelqu’un s’écroule pour des motifs connus ou inconnus. On s’éclate l’arcade sourcilière, on se pète une cheville, on part en vol plané ; le pantalon est déchiré, le blouson bon à jeter.
Il est arrivé à tout le monde de tomber. Que l’on soit jeune ou vieux, on tombe. Se laisser aller à rêver ? Et tout devient obstacle ; ne serait-ce qu’un coin de trottoir insignifiant vous étale sur la chaussée ; une boite de coca ? Et c’est le K.O. On tombe, à genoux, de tout son long, les quatre fers en l’air. Les statistiques sont éloquentes : à Paris, toutes les secondes, quelqu’un s’écroule pour des motifs connus ou inconnus. On s’éclate l’arcade sourcilière, on se pète une cheville, on part en vol plané ; le pantalon est déchiré, le blouson bon à jeter.
Tomber,
quand on est vermoulu. En soixante-dix ans, combien un homme peut-il avoir de
kilomètres au compteur, de randonnées du coeur, de marches forcées pour aller
bosser ? Un nombre effrayant à faire sauter un podomètre, si tout y était
enregistré. Toutes ces allées et venues dans les couloirs de l’existence, un
jour ou l’autre, font trébucher.
Lorsqu’on
fait les quatre cents coups, on l’a quand même cherché. On se ramasse, on
s’essuie, on guette les témoins ; l’entorse n’était pas loin, on rigole, on
s’en fout. Le corps, c’est un joujou. Il rime avec cailloux.
Tomber,
pourtant rien ne vous flanque par terre : c’est la chute paradoxale, gratuite
et pernicieuse, attirant la méfiance de la médecine du travail. Accident involontaire
ou excentricité pour se faire remarquer ?
Tomber
amoureux. La chute aussi fait mal. L’ordinaire se casse en morceaux. Avant, le
temps était pimpant, chic et achevé ; les heures se laissaient ficeler dans des
activités bien ordonnées. Il y avait celles pour travailler, pour faire du thé,
pour la télé, l’aspirateur, la bonne cuisine au beurre, l’arrosage des pots de
fleurs... On distinguait l’urgent non important de l’important non urgent. En
un mot, l’efficacité. Les gens jalousaient vos capacités, facultés, facilités.
En une journée, vous abattiez de prodigieuses corvées. Le soir, en vous
couchant, souvenez-vous, vous étiez fatiguée. Surtout, le désir de dormir
fichait la paix à vos voisins de palier. Votre système nerveux parasympathique
prenait le dessus après minuit, vos nuits étaient végétatives et vous m’étiez
plus sympathique. Exténuée, vous pouviez même ronfler tandis que les ondes
thêta berçaient votre hypophyse comme un bébé.
C’était
le bon temps. La belle époque de l’élimination toxémique de votre organisme
tandis que vous dormiez. Vos nuits étaient de sable. Votre silence était
aimable.
L’aspirateur,
maintenant, c’est en pleine nuit parce que vous vous êtes mise à vibrer pour un
homme soi-disant votre parfaite moitié ou tiens, le téléphone n’aura pas sonné,
le dernier tête-à-tête se sera mal passé. Résultat, c’est l’insomnie. Le bruit
est votre vengeance ; les acariens, votre délivrance. Vous chahutez la surface
corrigée, vous voudriez raser votre moquette comme crâne de bénédictin que vous
ne prendriez pas d’autres soins. Sur les tapis vous insistez. Tentures,
rideaux, jetés se dépoussièrent en douceur : vous changez les tubes pour des
suceurs. Par chance, aucun de ces instruments de malheur n’est encore muni
d’accélérateur, sans quoi, cette frénésie serait du ménage à réaction. Il est
trois heures du matin. Je plains vos voisins. En fait, je me plains. Je suis
votre voisin. Entre vous et moi, un mur : le mur du son, nulle autre meilleure
expression.
Encore
hier, vous marchiez sur la pointe des pieds, vous coupiez le son des spots de
publicité, un demi-poumon vous aurait suffi pour respirer. Comme j’aimais votre
petit air sage, vos manières bien élevées... Quand on se croisait sur le palier,
on se disait bonjour dans un cliquetis de trousseaux de clés. Puis vous vous
esquiviez.
L’été,
par les fenêtres grandes ouvertes, nous partagions les mêmes courants d’air ;
limpides, ils exportaient vos jolis bruits chez moi, ils pollénisaient le silence
et fécondaient l’absence. La goutte d’eau du lavabo, les soupirs des coussins,
la vapeur du fer à repasser... j’en reconnaissais la provenance, j’en enviais la douceur. Qu’ils échappent à votre
volonté ou qu’ils prolongent vos pensées en murmures matérialisés, vos bruits
m’étaient compatibles ; en receveur universel, je supportais la transfusion.
Comprenez,
cette privauté que vous m’imposez aujourd’hui est doublement déplacée par
l’anachronisme fâcheux qu’en même temps vous commettez : nous ne sommes pas en
été, nous sommes le 2 novembre ; dehors, il gèle à pierre fendre et vos
fenêtres sont fermées. Mesure de protection dont je ne peux vous tenir rigueur,
un froid polaire ne s’échange pas avec la même gaieté qu’un petit vingt-cinq
degrés.
Alors,
que s’est-il passé, grands dieux ? Pourquoi, subitement, avoir tout bouleversé
? Vous pensiez peut-être que je serais assez loin pour ne rien remarquer ?
Mais, enfin, comment interpréter votre fièvre ménagère autrement que par un
sérieux dérèglement métabolique vous mettant vous-même en danger ?
Encore
hier, je vivais en paix, sans cette conscience intolérable que derrière la
cloison du salon, un être changeait. Pourtant, quelque chose clochait. C’était
votre jour de congé. D’abord, vous vous êtes levée plus tôt que d’habitude, il
devait être sept heures. Premier indice d’un trouble que je ne pouvais pas
encore qualifier. Puis, j’ai entendu le même disque toute la journée. Un : j’en ai
déduit que votre chaîne offrait les commodités de la position repeat - ce qui ne me renseignait pas
prodigieusement sur les mobiles de votre comportement - ; deux : que cette
irrésistible compulsion m’amènerait à plus de souffrances que de déductions ;
retenons que la chanson vous plongeait ou dans le délire ou dans l’extase. A
dire vrai, les deux effets se manifestaient par alternance, tantôt vous dansiez
dans l’égarement le plus complet, tantôt vous restiez prostrée à genoux devant
votre chaîne hi-fi comme si la voix était celle de la Vierge Marie, reconvertie
aux variétés, blasée des apparitions en privé. Habiter le tambour d’une machine
à laver m’eut semblé plus supportable. En fin de journée, l’encéphale en bouillie
et les nerfs en charpie, ma fureur moussait, débordant des joints de mon cerveau.
Cela
dit, quels reproches pourrait-on vous faire ? Tomber amoureux n’est pas
interdit. Cette certitude m’a été confirmée à la lecture de notre règlement de
copropriété, il n’existe aucune clause résolutoire ou pénale en cas de sinistre
amoureux. L’amour résiste à toute ordonnance. En foi de quoi, aucune indemnité destinée à dédommager du
préjudice provoqué par l’occupation abusive du silence et faisant obstacle à
l’exercice des droits des habitants, n’est envisageable. La promiscuité
est fatalité.
Pour
seule riposte à cette intimité de la mitoyenneté - jadis, pacifique mais à
présent exaspérante - souffrez que je m’abandonne à la confusion que vous
m’inspirez.
mardi 31 juillet 2012
La notice, extrait du Jeune homme bleu
Non, je
n’ai aucun souvenir. J’ai beau cherché dans le passé ce qui a pu se produire.
Ma mémoire est obturée. J’avais sûrement des amis, dans quelque galerie qui
pourraient témoigner et me décrire toute entière, mais j’ai perdu la trace de
mes anciens maîtres, j’ignore dans quel quartier je suis né, qui m’a adoptée
par la suite et ce que je représentais alors. Je sais que souvent pareil
accident arrive aux tableaux. Cette forme de dégénérescence touche un tableau sur cent, quand la
vieillesse guette, la pauvreté faisant le reste. Le mal est venu sans doute
progressivement. On ne perd pas la moitié de soi-même en une nuit. Non. On se
perd petit à petit, un renoncement puis un autre, une résignation puis une
autre.
A la clinique
des tableaux, on m’a installée sur un chevalet propre, sous une lampe blanche.
Le médecin a fait une radio aux rayons X pour voir de quelle affection je
souffre. Il ne peut encore établir son compte rendu. Il faut poursuivre les
investigations. Il a juste émis l’hypothèse qu’un autre personnage complétait la scène. Un enfant,
peut-être a-t-il dit. Un enfant ? J’aurais bien aimé avoir un enfant. Il
aurait réalisé mes rêves, mis mes paroles au futur, terminé mes actions.
Quelqu’un me l’aurait enlevé alors ? Et il n’aurait rien dit car mon
visage ne réclame pas d’enfant, trop long et pas de joues pour recevoir des
bisous ; une bouche sans sourire, fermée sur des choses sérieuses
desquelles les enfants s’en fichent ;
mon menton est sévère et mes yeux sont trop clairs pour dire le velours
d’aimer. Je n’ai pas le profil d’une mère, l’enfant est une idée en l’air.
Le médecin
a par la suite évoqué un animal de compagnie que j’aurais posé sur les genoux.
Un caniche ou un chat, une touche de douceur, tirant sur le jaune orangé, assouplissant
l’angle coupant du fond. Pourquoi pas ? Et on aurait récupéré les deux
pour un calendrier des PTT ! Me suis-je exclamée, agacée par des
supputations sans fondement scientifique. Je suis allergique aux poils,
j’éternue et les yeux me brûlent dès lors j’ai un contact forcé avec ces
animaux de malheur… ai-je dû spécifier.
Le docteur
est reparti à sa machine à rayons X. Je n’ignorais pas qu’un rayonnement
prolongé pouvait entraîner la perte de mes cheveux. Je demandai un chapeau. On
me l’accorda bien vite, je n’étais pas d’humeur. La séance terminée, le médecin
est revenu, cette fois accompagné d’une belle infirmière, aux mains douces et
potelées qui a caressé mon mystère, blanc gris comme l’amnésie. Elle avança la
thèse d’un décor, l’œil prolongé d’une loupe, un doigt d’aveugle sur ma toile.
Peut-être y avait-il là, la trace d’un fauteuil, ou bien d’un bouquet de
fleurs. Je la laissai parler. Ses caresses n’étaient pas désagréables, et
partant, le souvenir prêt à remonter, qui sait ? J’ai attendu l’amorce
d’une image, un reliquat de parfum. J’avais un faible pour le mimosa, peut-être
cette odeur un peu âcre et sucrée venait-elle de ce bouquet fantasmé ?
Hélas non. Je vis le médecin s’approcher et sans aucune forme de procès, badigeonner
mon vide d’un produit agressif aux vertus d’anamnèse. Il frottait par petite
touches circulaires avec application en retenant son souffle mais rien n’y
fit : je demeurai privée de la moitié de mon intégralité. J’étais prête à
pleurer tant ne rien sortir de cette zone d’oubli me mettait au supplice. Le
médecin s’énervait, l’infirmière se désolait et moi je les regardais de cet air
suppliant que mon invalidité traduisait en supplique. Trop de temps passé dans
une remise de musée, trop d’obscurité injustifiée, trop d’inconscience de
moi-même m’avaient fait perdre le chemin de moi-même, jusqu’au goût de
moi-même ; incapable de me reconstituer, je butais tout comme eux sur ce
vide désastreux. Il me manquait un morceau, un morceau capital qui attirait
l’œil autant qu’un défaut au milieu de la qualité. Pourtant,
le reste était de bonne tenue. La maîtrise du peintre était incontestable,
j’avais tout d’un Soutine, sauf la signature qui par un fait exprès devait se
trouver à gauche, lieu de mon non-lieu.

Le médecin
proposa encore la thèse d’un homme accroupi à mes pieds. Un amoureux transi,
dont j’aurais détourné le regard, blasée des soupirants ? Je me
connaissais assez pour savoir que je n’étais pas une beauté. Quiconque m’aurait
offert le mariage, je l’aurais épousé. Alors quoi ?
J’imaginai
à mon tour porter une pièce montée. Présenter un plat de crustacés. Montrer ma
couronne de fleurs d’orangers ; etc.
Quand
subitement, l’infirmière eut cette effroyable idée de me retourner. Au dos, une
notice y était collée : 1935. Tableau inachevé.
mercredi 4 avril 2012
le journal de tempo n°26, chronique d'un chien presqu'humain
Ce
soir c’est le réveillon de Noël. A la maison, on n’a ni sorti la crèche, ni
monté de sapin, ni accroché de houx, ni frisé de bolduc autour des cadeaux. Ce
soir est un réveillon sans réveillon, un réveillon où veiller ne serait que
regretter, navigué dans un passé loin derrière, un passé resté à l’état de
l’été ; je vais et viens dans le jardin sans savoir comment un Noël sans
joie et sans rires survit au lendemain. Mam’hum me manque comme la voyelle au
mot, comme le mot à la phrase, comme la phrase à la déclaration d’amour ;
je voudrais pour savoir comment j’ai réussi à vivre sans, être à la fin de mes
jours.
A
la sempiternelle question de savoir ce qu’organisent les gens pour les fêtes,
Pap’hum a dit qu’il ne faisait rien. Et dans ce rien, sont avalés comme par un
syphon, les atours des fêtes de l’année dernière. Souvenez-vous, nous étions
montés tous les trois sur le continent - quelle aventure ! - et nous
avions traversé une France enneigée, aux sapins chargés de givre et de pommes
de multiples les couleurs, croisé plus
de Pères Noël que les légendes en contiennent et enfin arrivés à bon port, pris
possession de cette veillée, petite armée familiale, dos aux batailles, tous
ensemble prêts à l’avenir radieux d’être réunis pour quelques jours de magie
partagée. Je regardais Mam’hum, dans sa robe folklorique venue d’un pays
incertain suffisant à évoquer les steppes, la route de la soie qui s’emprunte
chargés d’étoffes brodées, j’admirais ces jolies simagrées, faites pour agiter
les grelots et tournoyer les rubans, donnant vrai volume à la beauté de sa
personne. Elle distribuait le pudding de Noël confectionné pendant l’avent en
parts presque égales, attentive à satisfaire autant les plus gourmands que les
plus délicats ; et cette image, elle penchée vers les assiettes, déposant
chaque tranche d’un geste précis représente à elle seule Mam’hum, archétype de
la mère nourricière. A cet instant, intuition prémonitoire que nous avons tous
dans ces moments de bonheur absolu qui se confond avec un profond sentiment
d’existence, je savais que rien par la suite ne pourrait supplanter ma
béatitude. En effet. A l’heure où je vous parle, alors que je me remémore la
recette du pudding avec amertume – il cuit pendant huit heures - je considère
le frigidaire vide. Pap’hum a pris une demi-journée de congé pour s’allonger
sur le canapé et gribouiller de longues suites de chiffres dans des carrés de
sudoku. Est-ce une façon de se préparer à la venue du petit Jésus ? Partout
et de tout temps, les hommes célèbrent l’équinoxe car enfin les jours vont
commencer à rallonger, la lumière l’emporter sur la nuit et le soleil gagner
minute après minute mon cœur tout flapi. Mais non, Pap’hum, indifférent aux
grandes cérémonies qui mettent l’homme à
la taille de l’univers, calculent la somme de ses rangées de chiffres :
6+3 = 9 ; 1 + 8 = 9 ; 5 + 4 = 9 ; partout il note des 9, 9,
9 ; le sudoku est fini… Mais j’y pense, oui, bien sûr, le 9 est le chiffre
du renouveau ; enfin 9, quoi, c’est neuf ! Comment n’y avais-je pas songé
plus tôt ? Cher petit Pap’hum, c’est donc par l’arithmétique qu’il en
appelle à la grandeur du solstice, au mystère de Dieu fait homme !
Oh,
attendez ! Le téléphone sonne !
Pap’hum lâche le sudoku, cherche ses chaussons en vitesse mais non, ne
perdons pas de temps, il court pieds nus vers le téléphone, il court car il
sent bien l’urgence, la raison d’être présent : c’est Mam’hum ! Son
numéro s’est affiché sur le combiné, Pap’hum prend la communication, prend la
voix de Mam’hum contre sa joue, c’est comme un courant d’air chaud, la poudre
dorée du sirocco. J’aboie de tout mon être, mam’hum, écoute-moi ! J’aboie
autant que je peux, bien davantage que lorsqu’un inconnu toque à la porte car
là, l’inconnu est insupportable, je veux savoir ce qui se dit, ce qui advient, je
veux lui parler moi aussi, lui dire que pour Noël je lui offrirai bien
volontiers mon assiette de croquettes, que peu m’importe de dormir le ventre
vide et la dent creuse si elle vient nous embrasser ce soir car d’un coup je
pense à la magie de Noël, à tout ce qui peut encore se produire, aux miracles
du petit Jésus et aux prières que dans le secret de ma foi de chien je récite
au coucher quand Pap’hum après m’avoir brossé, ferme la porte derrière lui et
que je me retrouve alors dans le noir avec pour seul rai de lumière l’espoir de
la voir le lendemain. Mais je n’attendrai pas ce soir, je n’attendrai pas
l’espoir, non, je n’ai que mépris pour l’attente, cette fille trop charmeuse
pour être honnête, car j’ai subitement la révélation que ce Noël si mal
commencé va refaire son début, Pap’hum vient de se précipiter sur le sudoku et
l’envoie voler en l’air, de même pour ses chaussons : il les récupère de
dessous le canapé et dans un cri de joie se met à jongler avec ; du coup,
je me pique au jeu et saute autour de lui et dans le même élan dont la cause
est entendue nous batifolons à saute-chaussons. Mam’hum vient passer Noël avec
nous : hip hip hourra ! Mam’hum va dormir ici : hip hip hourra !
Mam’hum apporte son violon : hip hip hourra ! Mam’hum a mis sa robe
du Caucase, la voilà, je l’entends monter les escaliers, ouvrir le petit portillon, toquer et dire c’est moi pour ne pas m‘effrayer et être confondue
avec de l’inconnu. Mais moi je sais, même quand elle ne dit rien pour
s’annoncer, je reconnais sa façon bien à elle de frapper à une porte d‘entrée,
trois petits coups brefs et réguliers, un petit tempo allegro qui sied aux
menuets de Mozart. Pap’hum ouvre la porte, je me faufile entre eux deux et je
vais pour l’accueillir à raison de cabrioles, de pas de côté, mais au dernier
moment alors que dans mes muscles se rassemble l’énergie du bond, quelque chose
me stoppe, ce quelque chose n’est ni sa mise de princesse ni les protestations
de Pap’hum, c’est tout simplement le sentiment de la gravité qui passe de ses
yeux aux miens et l’expérience du manque qui diminue d’intensité, diminue,
diminue encore et finit pas cesser tout à fait. De ce manque monte la phrase
tant entendue, tant interrogée et tant fatiguée mais ici, entre elle et moi,
rien de l’usure du monde ne peut nous blesser : Je t’aime Mam’hum ; je le
dis avec la solennité de celui qui l’a inventée.
FIN
mercredi 28 mars 2012
le journal de Tempo n°25, chronique d'un chien presqu'humain
Nouvelle
session du Grenelle de …
-
A
présent, comment nommer notre Grenelle ? demande Pap’hum.
La
nouvelle session vient de commencer. Cousin Don Cristobald prend place sur le
canapé, je prends place à leurs pieds, hiérarchie oblige.
Ces
discussions me fatiguent. Contraindre la réflexion alors qu’il faudrait agir
urgemment me semble du dernier paradoxe. Je grogne. Je rêve d’ouvrir la porte,
de franchir le grillage et de courir ventre à terre jusqu’à l’appartement de Mam’hum
pour lui sauter au cou, lécher à qui mieu-mieu sa petite menotte, japper de
contentement, aboyer d’excitation, et renverser au passage quelque bibelot.
Je
me sens l’âme d’un émissaire. A trop parler, les humains s’emberlificotent. Et
au final, le cœur s’enfonce dans le bourbier des atermoiements, balloté entre pour
et contre. Je hais l’examen des situations, l’analyse des avantages et des
inconvénients. Je suis un chien d’action, moi ! Je rêve de sonner chez
elle, toutes tergiversations cessantes, deux pattes avant sur la porte, la
truffe collée à son nom, pile poil dans le faisceau du judas. Elle m’ouvrirait
en chemise de nuit car je la surprendrais au saut du lit, au moment précis où même
la plus solide des déterminations fléchit, griefs et déceptions à l’esprit
endormis. Reviens, Mam’hum ! lui dirais-je, reviens, répéterais-je d’autorité, parole qu’on ne lui a
jamais dite ! ; mon intervention ne saurait souffrir d’aucune
objection et nul papotage,et je me précipiterais sur son lit comme en terrain
conquis. Descends de là ! s’écrierait-elle. Je pencherais mes oreilles en
arrière, simulant soudaine surdité et irais enfouir mon nez dans ses oreillers,
grisé du parfum de ses cheveux, enivré de la sudation de la nuit. Tout ceci, hélas,
au conditionnel. Tout ceci soumis à la contribution des astres, du hasard et
des circonstances. Grande en effet est l’incertitude qui règne sur mon
scénario. Retrouverais-je le chemin de son appartement ? Comment ne pas
envisager qu’elle soit sortie ? Et dans son lit, trouverais-je autre chose
que ses oreillers ? Un truc en forme de chien qui me remplacerait ?
Qui nous dirait à Pap’hum et moi qu’elle en a fini avec nous, qu’elle nous
oubliés, abandonnés, jetés comme une vieille paire de croquettes ? Dans mon
empressement à aller l’assurer de notre fidélité, me serais-je trop vite
emballé ? Subitement, j’ai envie de tout envoyer promener, de retourner
tout petit chiot dans son panier à bûches, de faire pipi sur le carrelage et de
me rouler dedans pour que l’on cesse tous ces enfantillages, que l’on se
souvienne des jours où le soleil entrait par les grandes baies vitrées de nos
cœurs associés, de nos vies mélangées. La sienne était mienne, la mienne était
leur. Qu’est-ce que nous allons devenir ? Comment notre histoire va-t-elle
s’écrire ? Quelle page doit-on tourner ? Notre séparation fait-elle
partie de notre histoire ? Je ne sais quel statut lui donner. Je ne sais quel
avenir construire. C’est toutes nos fondations qui sont ébranlées et le bateau
prend l’eau de toutes parts. Et le Commandant, va-t-il lui aussi quitter le
navire ? Bien sûr, je le vois bien, chacun de son côté essaie de faire
bonne figure et donner aux circonstances un semblant de sens. Mais au fond, au
fond de la cale, y’a un trésor qui tant bien que mal surnage : l’idée de
notre famille. Et cette idée, c’est moi qui la donne en plein. Car à trois, on
forme une famille, on met du tiers dans le toi et moi. Que n’ai-je trop
conscience de n’être qu’un substitut du petit d’homme qu’ils n’ont jamais eu,
faute à pas de chance. Je porte leurs regrets, l’insuffisance de la nature. Et ce fardeau
donne à mon existence une responsabilité. Alors voilà ce que j’envisage.
Tout
d’abord, chacun semble avoir perdu de vue les immenses qualités dont l’autre
est pourvu. Je me propose donc de leur rafraîchir la mémoire. Commençons
par Pam’hum. Il sait comme personne imiter l’albatros à l’atterrissage et ce
dans la plus grande dignité, premier point. Deuxième point, il ferait le tour
du monde sans GPS ni carte IGN car comme les mouettes, il a une boussole dans
la tête ; du coup, il ne perd
jamais le Nord à la différence de Mam’hum qui est championne de la
désorientation – la sienne et celle des autres, soit dit en passant. Il
reconnaît le faucon crécerelle, le merle d’eau, la grue cendrée en une fraction
de seconde, c’est le jiz, dit-on chez les ornithologues pour désigner cette
qualité, troisième point. Il est mauvais joueur au go mais joue avec 4
handicaps pour laisser gagner Mam’hum, quatrième point. Il se lève toujours de
bonne humeur, non, c’est faux, plus depuis que Mam’hum est partie. Il
collectionne les calembours, invente des mots nouveaux, il plaisante, il fait
l’andouille, le pitre et le mariole, non plus, c’était vrai avant mais plus
maintenant… En fait, Pap’hum perd peu à peu ses qualités. Le départ de Mam’hum
aurait-il à voir là-dedans ? Pap’hum a changé. Je ne le reconnais plus. La
vie n’a pas de sens sans Mam’hum me répète-t-il tous les soirs en me brossant
le dos et nous courbons l’échine tous les deux sous le poids de notre misère.
Mais
il y a des serments qui dépassent les
volontés. Je me raccroche à cette idée. Je cherche des signes partout qui nous
diraient où se dirige notre destinée. Nous sommes tous les trois à un carrefour
géant sans signalisation pourtant.
Mais
me voilà qui de nouveau perd le fil de mon propos. J’en étais à leurs qualités.
Celles de Mam’hum à présent. Même en tablier de cuisine, en jogging défraîchi,
en bottes de pluie, Mam’hum garde la grâce d’une reine d’Egypte. Petit un…
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